Valse des étiquettes
Bordeaux, Washington, 1993-2009
Le procès des Fleurs du Mal (1857) pour outrage aux bonnes mœurs figure aujourd’hui dans tous les manuels de littérature. Parmi les six pièces de Baudelaire qui furent condamnées, celles de la section consacrée au Vin et aux adeptes de Lesbos. « L’âme du vin » qui « chantait dans les bouteilles », réhabilitée avec ses sœurs en 1949, était censée procurer au « cher déshérité », à l’ouvrier ami de Proudhon, le tonique « fraternel » pour contrer les rudesses de l’existence. Poésie, morale, éducation étaient réconciliées. In vino concordia.
Patatras en 2009 sur un autre front, quand un propriétaire de grand cru bordelais, Guillaume de Tastes, grisé de poésie et de négoce prospère avec les États-Unis, eut l’idée de placer deux strophes de « l’âme du vin » sur l’étiquette de son Château Haut Gay. L’ATF (Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives) de l’Administration fédérale lui signifia son interdiction d’exporter, pour « invitation à la débauche ». Baudelaire disparut des étiquettes afin de permettre la reprise du commerce vineux transatlantique. Il ne s’agissait pas de prohiber l’alcool, mais l’intempérance poétique. En 1993, un autre artiste français, le peintre Balthus, avait déjà fait les frais de la censure américaine suite à l’apposition, sur commande, d’un croquis de jeune fille nue sur une étiquette de Mouton Rothschild. Décollez-nous donc cette incitation pédophile.
Le Domaine du Haut Gay a retrouvé son marché international : on s’arrache, dans les foires aux vins, sa « petite négrette gourmande à petits prix. »
Sources : Sud Ouest, La Dépêche du Midi, Idealwine, 20 octobre 2009.