17 février 2022

#1

Un problème d’interprétation

Paris, mai 1871

L’heure est au déboulonnage. Si la mode vient aujourd’hui des États-Unis, le mot est bien français. On ne dit pas en anglais « to unbolt », mais « to tear down », « to topple » une statue (s’il s’agit d’un acte violent) ou simplement « to remove », en cas de mesure administrative. Le gallicisme est curieux (qui a jamais vu une statue fixée par des boulons ?), mais il a une histoire.

Une photographie montre Gustave Courbet, le 16 mai 1871, place Vendôme, juste après qu’eut été abattue la colonne. Barbichu, svelte encore, canne à la main et coiffé d’un haut de forme, il contemple la statue de César, couchée mais intacte (elle avait été préalablement descendue avec soin). Le conseil de guerre de Versailles condamna le peintre « déboulonneur », qui s’exila en Suisse, où il mourut.

Dans un Plaidoyer pour un ami mort (1883), son ami Jules Castagnary le dit innocent, sinon d’avoir créé un mot : « Déboulonner (qui n’est pas dans Littré) avait eu un succès immédiat. C’était à qui le placerait à propos. On ne savait pas bien ce qu’au fond il signifiait, mais on le trouvait original et neuf et cela suffisait. Heureux celui qui invente un mot et le voit courir sous ses yeux ! mais en cette matière comme en beaucoup d’autres, il est dangereux de réussir trop. » Le Dictionnaire d’argot moderne de Lucien Rigaud, 1888, admet déboulonner : « Enlever les plaques de métal qui recouvrent la maçonnerie de certains monuments. — Le peintre Courbet voulait seulement déboulonner la colonne Vendôme. Sa pensée, paraît-il, fut mal interprétée, et la colonne fut renversée. »