18 février 2022

#2

Le parti pris des gommes

Bureau des écrivains et papeteries du xxe siècle

Avec son roman Les Gommes (1952), Alain Robbe-Grillet installe un type de récit promis à un certain avenir littéraire, celui du nouveau Roman. L’enquête policière menée par l’inspecteur Wallas trébuche sur le corps introuvable de Daniel Dupont, une « victime » cachée, des souvenirs soudainement gommés de la mémoire, et une issue où l’enquêteur, aveuglé par des signes qu’il n’aura pas su lire, est devenu l’assassin sans le vouloir. Cette réécriture du mythe d’Œdipe met en lumière dès le titre et dans l’intrigue le rôle symbolique de l’objet-gomme idéal recherché en papeterie par cinq fois sans jamais donner satisfaction et que tout oppose à un autre accessoire de bureau, le presse-papier.

C’est dire si l’innocent instrument de correction devient presque une menace quand il est associé à l’acte d’écriture et… à son effacement par scrupule professionnel. Le premier jet est alors annulé, modifié ou bloqué par élimination partielle ou totale, d’où la mélancolique observation d’éric Chevillard : « Cette gomme neuve me nargue, sur un coin de mon bureau. Combien de mots vais-je devoir écrire puis effacer pour en venir à bout ? »

La gomme pourrait donc être le meilleur allié ou le pire ennemi de l’artiste, fût-il assassin. Quasi-prophétique, Robbe-Grillet guettait le proche avenir du Nouveau Roman, quand « cette écriture, assimilée, en voie de devenir académique, passera[it] inaperçue ». 

  

Sources : A. Robbe-Grillet, Les Gommes, 1952 ; É. Chevillard, L’Autofictif nu sous son masque, 2021.

 

Humphrey Bogart dans Dead End (1937)