Des eunuques
Depuis deux siècles, rares sont les manuels de littérature qui ne présentent pas, comme exemple de la pensée des Lumières et comme modèle d’ironie, les dix paragraphes de « De l’esclavage des nègres » de Montesquieu. Ou plutôt : les neuf paragraphes, car était invariablement omis le sixième : « Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée. »
Dans le XVIIIe Siècle de MM. Lagarde et Michard, cette phrase alambiquée (que… qui… que… qui… qu’…) est remplacée par trois points de suspension ; dans nombre d’autres anthologies, l’ablation n’est indiquée par aucune marque de suture. Le premier exemple de cette délicate opération remonte au moins à la Chrestomatie française d’Alexandre Rodolphe Vinet en 1829 (ne cherchez pas le buste de ce pédagogue suisse dans la Faculté de théologie de Lausanne : il a été détruit « par ignorance » en 2016).
René Pommier a exprimé son indignation par un jeu de mots devant lequel nous aurions quant à nous reculé : « Ne faisons pas subir au texte de Montesquieu le traitement que les peuples d’Asie font subir à certains hommes ». Selon lui, les lignes censurées montrent que le baron de La Brède était aussi un maître de l’humour noir. Les éditeurs scolaires sont désormais moins prudes (ainsi Hatier, dès 1989). Mais il n’est pas certain que les professeurs chargés d’expliquer le passage à leurs élèves se félicitent de cette intégrité textuelle retrouvée.
Sources : Montesquieu, De l’Esprit des lois, 1748, livre XV, chap. 5 ; Lagarde et Michard, XVIIIe siècle, Bordas, 1953 (réédité jusqu’en 1985) ; René Pommier, Explications littéraires 2, 1993
Ciseaux
ottomans forgés, xviiie siècle