Prophète de l’invisible
Londres, juin 2022
Film et islam font rarement bon ménage. The Lady of Heaven d’Eli King, vient d’être déprogrammé au Royaume-Uni, puis interdit en Egypte, Irak, Iran et Pakistan. Le conseil marocain des oulémas présidé par Mohamed VI dénonce une « falsification flagrante des faits établis de l’histoire de l’Islam » ; le Conseil du Cinéma une œuvre « contraire aux constantes et aux sacralités du royaume ». La sensibilité outragée, sous couvert de « blasphème » lié à l’image proscrite du Prophète, vise le risque de ranimer la « déchirure » historique issue des clans opposés de l’Islam à sa mort en 622. La figure, générée par ordinateur, ne mentionne aucun acteur au générique. La Dame du Paradis, sa fille Fatima, est moins visible à l’écran que son époux Ali.
En 1976, pour échapper à la fatwa, M. Akkad, réalisateur de The Message (titre initial modifié Muhammad : Messenger of God), avait averti : « The makers of this film honour the Islamic tradition which holds that the impersonation of the Prophet offends against the spirituality of this message » et opté pour la non-figuration et l’absence de voix de Mahomet, de ses filles et de ses gendres. Une musique d’orgue suppléait au message ; les mots du Prophète étaient répétés par d’autres. Hassan II et le colonel Kadhafi avaient donné leur accord de tournage, pas l’Arabie saoudite. Nul n’avait prévu cependant que l’acteur Anthony Quinn, fût pris (à tort) par les sensibilités vulnérables pour l’incarnation de Mahomet, d’où émeute et même mort d’un journaliste et d’un policier.
La sortie du film iranien de Majid Madjidi, Muhammed, Messenger of God, en 2015, est plus pacifiée. Au lieu d’évoquer la succession difficile du Prophète, le réalisateur racontait sa naissance. Le monde entier aime les bébés.
Sources : "An Ambitious Religious Epic about Muhammad's Daughter", The Guardian, 30 mai 2022 ; Le Matin.ch et la Croix, 12 juin 2022.
