25 septembre 2022

#59

Vider les cavernes de la mémoire

Baltimore, 1943

« Certains manuels d’examen de conscience recommandent au pénitent soucieux de faire une bonne confession de rédiger une liste de ses fautes, de crainte d’oublier certaines peccadilles », note Dorothy L. Sayers, dans un de ses premiers romans policiers. Conseil doublement imprudent selon l’anglaise et anglicane auteure, car non seulement la liste risque de tomber entre de mauvaises mains,  mais « cette nomenclature écrite des péchés n’est-elle pas contraire à l’esprit de l’Église qui recommande au pénitent de murmurer à l’oreille du prêtre et qui lui ordonne de les oublier dès l’instant de l’absolution ? »

Quelques années plus tard, le catholique Julien Green exprime la même réserve quant aux bénéfices de l’écriture de soi : « Je serai, je le crains poursuivi par le souvenir de mes aventures de jeunesse, parce que je les ai notées avec soin et que ces malheureuses phrases s’accrochent à ma mémoire. Je me suis souvent demandé si tenir un journal n’était pas, du reste, contraire à cet instinct qui veut que nous oubliions, car oublier, c’est s’alléger d’un poids, et le souvenir nous tire en arrière. »

Il pense trouver un guide en saint Jean de la Croix, pour qui la mémoire doit se purifier de tout attachement aux biens créés sans quoi elle ne peut tendre vers la possession de Dieu : la véritable identité de la personne chrétienne ne se construit pas en regardant en arrière, mais par évacuation ;  sa mémoire est mémoire du futur.  Mais cela n’empêchera pas Green de conserver les quelque 3 000 pages de son journal, aujourd’hui intégralement publié.

 

Sources : Dorothy L. Sayers, Unnatural Death, 1927 (trad. Arrêt du cœur, L’Empreinte, 1938) ; Julien Green, Journal intégral, 1940-1945, Bouquins, 2021, p. 410 et 488 ; saint Jean de la Croix, La Montée du Mont Carmel ; La Vive Flamme d’amour.

 

 

“I confess that I have no desire to confess.”

(Clint Eastwood, Gran Torino, 2008)