Dégagisme lexicographique
Petit Larousse, Petit Robert, 1906-2022
La pratique des vide-greniers et vide-maisons ne connaît pas la crise, à l’image de la Braderie de Lille : chaque année, on dégage les placards et les armoires de leurs rogatons ou objets moins désirés, on fait place nette pour du neuf ou une trouvaille chinée chez le voisin. Ainsi des dictionnaires, qui secouent annuellement la breloque lexicale vieillissante, éliminent quelques entrées avec précaution pour recevoir de nouveaux locataires. Mais où vont donc les mots pour mourir (10 000 supprimés depuis 1906 par le Petit Larousse) ? Qui les euthanasie ? Qui contrôle les naissances et insertions des 18 000 ajoutés dans ce même dictionnaire depuis cette date ?
Car déséquilibre il y a dans ces flux migratoires : en France, seul le Petit Robert a décidé d’appliquer une politique conservatoire et patrimoniale zéro déchet, tout en se montrant libéral en matière d’intégration. Chez Larousse, 150 mots font leur entrée annuelle, au terme d’enquêtes de terrain pour accréditer leur mobilisation active, tandis qu’un comité de trois à quatre exterminateurs se réunit tous les dix ans pour déloger les dinosaures. Autre déséquilibre : les médias s’intéressent d’ordinaire plus – à charge ou décharge – aux entrants (selfie, woke, chelou…) qu’aux sortants (crapoussin, avénage, amusoire, cacade…), plus aux maternités qu’aux EHPAD.
Et si, en ces matières, conservateurs et dégageurs se faisaient de temps en temps un « baiser Lamourette» (« se dit d’une réconciliation, d’une alliance de courte durée »), si possible pas trop « patte-pelue » (hypocrite, sournois) ? Car attention, certains vieux reviennent déjà frapper à la porte du langage et des dictionnaires, tels « thune » ou « daron ».
Sources :
Bernard Cerquiglini, Les Mots disparus de Pierre Larousse, Larousse, 2017;
Le Figaro, 30 janvier 2020 ; « Les mots se cachent-ils pour
mourir ? » ; Télérama, 12 mai 2022.
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