27 novembre 2022

#77

 Invisibilisation à l'irlandaise

Ballinrobe, 1880 – Doha, 2022

En novembre 1880, Le Figaro manifestait déjà sa proverbiale sympathie pour la condition des travailleurs en relatant « un fait sans précédent » survenu à Ballinrobe, dans le comté irlandais de Mayo, « où règne la paresse, l’ivrognerie et la malpropreté à un degré unique dans le monde entier ». Le courageux capitaine Boycott, qui menaçait d’expulsion les fermiers mauvais payeurs sur les terres de Lord Erne dont il était l’intendant, a été « mis en interdit absolu, aucun ouvrier ne consent à travailler pour lui, aucun marchand ne veut lui vendre la moindre provision ». Ruiné, Charles Boycott quitta bientôt l’Irlande. Il n’est pas certain qu’avoir enrichi la langue l’ait consolé.

Cette forme déloyale de protestation fomentée par la Land League, venait tout juste d’être théorisée par Charles Stewart Parnell dans un discours du 19 septembre 1880 : plutôt que d’assassiner l’homme qui a pris la place d’un fermier expulsé, disait-il à une foule prête à en découdre, « évitez-le quand vous le croiserez dans la rue, au marché et même à  l’église ; en l’isolant du reste du pays comme jadis les lépreux, vous lui montrerez combien vous détestez le crime qu’il a commis ». Parnell (qui n’emploie pas le mot boycott) n’appelle pas à agir contre le propriétaire injuste mais à invisibiliser ceux qui profitent de l’injustice, en refusant même d’exercer contre eux une violence qui serait une façon de reconnaître leur existence.

Aujourd’hui quelques bonnes âmes annoncent qu’elles boycotteront le mondial de foot au Qatar. Mais on voit combien le sens du mot a été perverti : il s’agit d’un acte individuel visant à soulager sa propre conscience, non plus d’une action collective « chrétienne et charitable qui donne au coupable l’occasion de se repentir » (Parnell).

 

Sources : T. Johnson ; « Correspondance anglaise », Le Figaro, 17 novembre 1880 ; en.wikipedia.org/wiki/Charles_Boycott

 

Charles Stewart Parnell (Police Gazette, New York, 1881)