Éclipses, ellipses et reniements
Ce blog a déjà rapporté les cas biographico-artistiques de l’auto-éclipse définie par P. Bayard comme « effacement d’une œuvre par son auteur.e, en raison du succès rencontré par une autre de ses productions » et, plus définitivement, de l’auto-dissolution. Ainsi de la chanson : comment survivre à « Tout doucement » se demande encore la Ghanéenne Bibie après son tube de 1985 ? Même inquiétude pour la trop bien nommée Desireless éternellement associée à « Voyage, voyage ». Plutôt que de s’auto-dissoudre par suicide (Dalida), une chanteuse peut renaître sous d’autres atours, comme Caroline Loeb, passée de « C’est la ouate » (1987) à la mise en scène de théâtre et au stylisme. Une transition identitaire qui exige parfois, en d’autres domaines, des biffures dans le curriculum vitae.
Non concernée par l’auto-éclipse du fait de son absence de notoriété littéraire, et peu tentée par l’idée d’une auto-dissolution imminente, Delenda a reçu la semaine dernière de la part de son éditeur la suggestion suivante à l’occasion de sa première œuvre de fiction : « Est-il bien nécessaire d’ajouter une petite note bio-bibliographique ? Je ne voudrais pas que votre carrière universitaire détourne certains lecteurs du livre. Crainte peut-être infondée. » Delenda prit donc le parti raisonnable de taire sa vie antérieure encombrante et honteuse.
A-t-on assez remarqué que, lorsqu’un professeur écrit une tribune de presse ou donne un entretien, il devient magiquement « critique » ou « essayiste » ? Et si d’aventure il est auteur, le voici romancier tout court. Seules quelques pétitions ciblées osent encore nommer le métier desireless du moment : universitaire. Delenda savoure de rajeunir abrégée en primo-écrivaine.
Sources : Chronique de l’oblitération, #68 et #16 ; Bibie, « Tout doucement », 1985 ; Desireless, « Voyage, voyage « , 1987 ; C. Loeb, « C’est la ouate », 1987
