Toshopage alpin
Bruges, 1436-Chamonix, 1787
Il y a plusieurs façons de supprimer l’image de quelqu’un : escamoter toute la photographie (chronique #55) ou ne faire disparaître que le sujet visé (#4). Cette dernière méthode, encore artisanale dans les pays staliniens des années 30-50, est rendue beaucoup plus facile et indétectable depuis 1990 grâce au logiciel Photoshop. Le verbe photoshoper (voire toshoper) est entré dans la langue.
Les fonctions de Photoshop ne se limitent pas à l’ablation complète d’un personnage. On peut éliminer un point d’acné, effacer une ride, affermir un menton…. Certains appareils sont équipés de filtres intégrés, si bien qu’on ne peut même plus parler de retouche puisque c’est l’original qui est truqué. L’exercice d’embellissement et d’auto-embellissement est sans doute ancien, mais peut-être pas aussi répandu qu’on pourrait le croire, à en juger par certains portraits de la Renaissance, par exemple la tête sans concession que Van Eyck fit en 1436 au chanoine Van der Paele, pourtant commanditaire du tableau.
Horace Bénédict de Saussure, tout dévoué à la science qu’il fût, n’était pas au-dessus de petites vanités et mesquineries qui nous le rendent plus proche que le pieux chanoine. En 1787, il chargea un jeune dessinateur, Henri L’Évêque, d’immortaliser son ascension du mont Blanc (la deuxième de l’histoire). Jugeant le résultat indigne de l’événement, HBS le fit corriger par le crayon plus accompli de Marquard Wocher. Mais celui-ci crut bon de représenter un savant bedonnant (47 ans) montant péniblement et descendant sur les fesses. Ordre fut donné de produire deux estampes rectifiées qui montrent un svelte Helvète pratiquant avec élégance l’art chamoniard de la « ramasse » (une sorte de ski sans skis).
Source : Éric Asselborn, Mont-Blanc - La Conquête naturaliste, Éd. du Mont Blanc, Chamonix, 2019

