15 février 2023

#100

 Lyon n’est plus dans Lyon

1970-2022

Arpenteurs de Paris, Baudelaire et Roubaud avaient prévenu que « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels ». Lyon, pour avoir plus lentement cédé aux transformations d’urbanisme et à la mutation des usages, n’échappe plus au sort commun, comme le diagnostique un de ses plus fidèles piétons. Pour Gilbert Vaudey, avec la fin de l’industrie et de l’artisanat « visibles », le quartier de la Part-Dieu concentre désormais « ces activités […] susceptibles de glisser à l’invisibilité domestique et, pour des tâches de nature elle-même immatérielle, laisse planer […] la menace de disparition des lieux où s’exerce un labeur repérable. »

À quoi ressemble aujourd’hui la rue lyonnaise selon son sévère chroniqueur? Boutiques de dépannage informatique et de téléphonie, magasins de chaussures de sport, salons de tatouage et « ongleries » prennent la place, au mieux d’anciens taudis, mais aussi de ces pâtisseries plus originales que les débits uniformes de brioche aux pralines et de macarons. Plus grave : la banalisation oblitère le « zèle de destruction » qui rasa « la médina du sommet de la Grande-Côte ».

Plus paradoxal est le compromis qui scella le sort des traboules à partir de 1970. Ces passages familiers aux riverains, ni fermés ni interdits, « réconciliaient dans leur tracé les astreintes de la vie de tous les jours avec la part rêveuse de la ville ». Désormais pourvus de digicodes, ils incarnent une « soustraction opérée sur le réel », un « procès de privatisation/privation » d’abord discret, mais peu compatible avec leur mythologie pittoresque. Question de « forme interne affaissée » accentuée par le classement au patrimoine de l’Unesco : « Lyon qui passait jadis pour repliée, semble s’être refermée davantage du fait de son exposition. »

 

Source : G. Vaudey, Lettre de loin, comment Lyon s’éloigne, Lyon, éditions Libel, 2022

  

Gloria Grahame dans Human Desire (1954)