12 février 2023

#99

Résistance des choses

Paris, 1944

Maurice Halbwachs est mort à Buchenwald en 1945, un an après avoir été élu à la chaire de psychologie collective du Collège de France. Dans un livre composé à partir des papiers qu’il a laissés derrière lui, il décrit la façon dont les hommes sont construits par leur cadre spatial.

« Si, entre les maisons, les rues, et les groupes de leurs habitants, il n’y avait qu’une relation tout accidentelle et de courte durée, les hommes pourraient détruire leurs maisons, leur quartier, leur ville, en reconstruire, sur le même emplacement, une autre, suivant un plan différent ; mais si les pierres se laissent transporter, il n’est pas aussi facile de modifier les rapports qui se sont établis entre les pierres et les hommes. Lorsqu’un groupe humain vit longtemps en un emplacement adapté à ses habitudes, non seulement ses mouvements, mais ses pensées aussi se règlent sur la succession des images matérielles qui lui représentent les objets extérieurs. […] Ce qu’un groupe a fait, un autre peut le défaire. Mais le dessein des hommes anciens a pris corps dans un arrangement matériel, c’est-à-dire dans une chose, et la force de la tradition locale lui vient de la chose dont elle était l’image. »

Il est impossible de lire cette page en faisant abstraction du contexte d’une époque où les mots destruction et résistance avaient un sens plus précis qu’aujourd’hui, et du déplacement tragique auquel son auteur était destiné. Mais à quoi invite-t-elle au juste le lecteur moderne ? À refuser la destruction des choses ou à s’en accommoder, sachant que les pensées qu’elles ont fait naître leur survivront ?

 

Source : Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, P.U. F., 1950, p. 102

 

Lego© : « La maison familiale »