26 février 2022

#10

La méritocratie tue

 Porte des Alpes, Bron, novembre 2019

Certains mots qui ont enrichi le vocabulaire de la pensée progressiste en sont désormais bannis. Le 8 novembre 2019, Anas K., étudiant de sciences politiques à l’université Lyon2, auquel le CROUS a retiré l’octroi de bourses au motif qu’il triple sa seconde année, s’immole par le feu devant le siège de cet organisme. Son geste politiquement revendiqué soulève une flambée de manifestations de soutien sur les campus français et un florilège de tags. Parmi eux, « le CROUS tue », « la fac tue », « la méritocratie tue ».

Bien avant que le terme de « méritocratie » n’apparût, en 1937, dans le vocabulaire politique français, les saint-simoniens voyaient dans la hiérarchie fondée sur le « mérite » individuel (intellectuel surtout) une compensation au refus de l’héritage. Par la création de l’Ordre national du mérite en 1963, De Gaulle visait à « favoriser la diversité des talents », mais la notion divise les sociologues. Bourdieu y voit une manière déguisée de prolonger les inégalités de capital socio-culturel ; François Dubet, une « fiction nécessaire », dynamisant une pure justice redistributrice et correctrice (attribution de bourses sur critères sociaux). Déjà, La Rochefoucauld n’était pas dupe : « le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même ».

Deux ans après son immolation, Anas K., sauvé par l’intervention méritante d’un ouvrier de chantier et par la médecine, a réussi sa troisième année de sciences politiques à Lyon2 et se déclare heureux. Il a un projet politique sur la « brûlure ».

 

Sources : presse lyonnaise 2019-2021 ; Y. Michaud, in Revue française d’administration publique, juin 2015.

 

Campus PDA, 22 novembre 2019, @ MBW