Une blague russe
Saint-Pétersbourg-Paris, 1888
Le Robert date de 1907 le premier emploi de caviarder « dans le contexte de la Russie de Nicolas 1er », et de 1922 sa généralisation pour signifier diverses formes de censure. Mais le mot existait à la fin du xixe siècle. Polydore Fabreguettes, président de la cour d’appel de Toulouse, craignant que les journaux étrangers ne publient les rapports d’experts sur la fabrication d’explosifs par les anarchistes, estime que « le ministre de l’intérieur peut les arrêter à la frontière ou les caviarder ». Le caviardage est un moindre mal : en effet, « si le gouvernement a le droit de saisir tout le journal, on ne saurait lui refuser celui d’en anéantir une partie par le rouleau pour laisser circuler le reste ».
Avant Fabreguettes, on avait employé le substantif caviar dans ce sens argotique. En 1892, Le Sport rapporte que certaines bibliothèques anglaises aiment à « passer au caviar » les articles rendant compte des réunions hippiques. En 1888, la Revue de l’Église grecque unie avait déjà décrit la pratique : « lorsqu’un article déplaît à la censure russe, elle le recouvre d’une couche d’encre d’imprimerie noire, de la même couleur que le caviar » ; et assurer que « de là est venue cette expression courante en Russie ».
Or, caviar est turc et n’existe pas dans la langue russe qui, pour désigner les œufs d’esturgeon, a recours à la périphrase чёрная икра (ikra noire, œufs de poisson noirs), laquelle n’est pas employée pour dire raturer ou noircir. Un siècle avant la gauche caviar, c’est la France qui a inventé les mots caviarder et caviardage.
Sources : Fabreguettes, De la complicité intellectuelle et des délits d’opinion, 1894, p. 94 ; Le Sport, 6 avril 1892 ; Revue de l’Église grecque-unie, janvier 1888, p. 384.