20 février 2022

#5

 On n’ira plus au Nègre

 

Lyon, 1933-2010

 

« Je ne peux pas CROIRE qu'une entreprise aurait un tel nom en 2010. C'est une honte. » tempête Lavanessa le 18 novembre 2010 « La route des arômes me parait plus appropriée », tempère Griotan le 15 janvier 2011.

La société lyonnaise de torréfaction de cafés « Au nègre » fut fondée en 1933, à une époque où le N word était employé sans scrupules. C’est au Café du nègre (6, rue Childebert) qu’on réservait ses places pour voir au Palais d’Hiver combattre le nègre Wango ou se contorsionner « une petite danseuse nègre »  ; un ronfleur faisait « autant de bruit qu’un jazz nègre » ; les socialistes parlaient d’un « budget nègre blanc » et « blanchissaient le nègre pour donner aux militants l’illusion d’une vraie lessive ». Violette Nozière avait noué une idylle avec un « nègre bon teint », etc. : le dépouillement de la presse montre la popularité du substantif et de l’adjectif, avec un pic entre 1931 et 1935 (plus de 60 occurrences annuelles dans le quotidien Le Salut Public). Mais dès l’avant-guerre on constate un inexorable reflux  (22 en 1939, 13 en 1940, 9 en 1943).

On peut donc s’étonner avec Lavanessa et Griotan qu’il ait fallu attendre encore près de 70 ans pour  que le nom disparaisse des enseignes du 21 rue de Brest, à Lyon, et du 22 avenue Henri Barbusse, à Villeurbanne. «  Au nègre » avait été acquis par l'entreprise de chocolats et cafés Voisin en octobre 1997, mais ce n’est qu’en  juin 2010 que celle-ci céda à la grogne des internautes et que Le Progrès put titrer : « On n'ira bientôt plus “au Nègre” »

 

Sources : Le Salut Public, 1933 ; Les Échos, 14 octobre 1997.