20 février 2022

#4

Retouches photographiques
 

Prague, 1948 – Paris, 1978

Le Livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera (1978) s’ouvre sur une anecdote à valeur allégorique par laquelle le romancier fait « commencer l’histoire de la Bohême communiste. » Le 21 février 1948, sur un balcon de Prague, le premier ministre Gottwald harangue la foule, avec à ses côtés Vladimir Clementis qui lui a apposé sa propre toque de fourrure sur la tête, en raison du froid. « Tous les enfants connaissent cette photographie pour l’avoir vue sur des affiches, dans les manuels ou dans les musées ». Quatre ans plus tard, tombé en disgrâce, Clementis est exécuté et… disparaît de la photo grâce aux soins du service de propagande. Reste la toque sur la tête de Gottwald.

Sans contester la vérité historique de la manipulation, un chercheur belge, photos d’archive à l’appui, l’étend à d’autres personnages présents sur la photo première, en insistant sur le sens de l’effacement en fonction du regardeur d’aujourd’hui. La photo seconde montre ce qui a disparu autant que ce qui reste. Le romancier invente une fiction littéraire d’occultation qui tient du souvenir-écran freudien… avec pour effet secondaire d’occulter une part de vérité et d’aveugler ses exégètes sur le sens pluriel du trucage photographique.

Dans une autre nouvelle du recueil, Kundera met en parallèle l’apologue liminaire et le geste de Mirek, acharné à gommer une ancienne liaison : « S’il voulait l’effacer des photographies de sa vie, ce n’était pas tant qu’il ne l’aimait pas, mais parce qu’il l’avait aimée. […] On ne veut être le maître de l’avenir que pour pouvoir changer le passé. »

 

Source : M.-E. Melon, « La toque de Clementis sur la tête de Gottwald »,
Cahiers internationaux de symbolisme, Ciéphum, Mons, 2009