21 février 2022

#6

 Le balai et l'éponge

 Europe centrale et balkanique, 2000-2010

La relation de l’exilé à son pays d’origine suppose une négociation avec l’oubli. Oublier, du latin oblitare, ne manque d’ailleurs pas d’ambiguïté pour désigner, selon le contexte, un phénomène intervenu à l’insu du sujet (« oublier ses gants »), avec l’intention d’omettre (« oublier de faire mention »), à la forme négative, un engagement de reconnaissance (« je n’oublierai jamais vos bienfaits »), quand ce n’est pas le signe d’un pardon (« oublier les offenses »).

Lors du retour au pays natal, le monde connu a disparu sous l’effet d’une force à laquelle, chez Kundera, dans l’Ignorance, Josef, émigré revenu en Bohème, donne une forme métaphorique : « Pendant son absence, un balai invisible était passé sur le paysage, effaçant tout ce qui lui était familier ».  Josef a-t-il oublié ou été oblitéré durant son exil ? Une expérience partagée par Velibor Čolić, exilé en France, quand, dans le Livre des départs, il retourne en Bosnie, où l’anesthésie le gagne : « Les sensations oubliées entrent sans retenue dans mes tripes, mes poumons, mes yeux […] mais ma mémoire pour l’instant reste désespérément vide. »

Pour s’acculturer à la France et se fabriquer « une mémoire blanche », le même Čolić avait, dans Manuel d’exil, pris la résolution de faire le ménage avec un autre accessoire – « Je dresse une liste, longue comme une rivière, des noms et des prénoms à oublier […] Partout, passer l’éponge mouillée de l’oubli ». Un effacement contrebalancé par une inscription littéraire : « Alors j’attrape un stylo rouge et en lettres majuscules j’écris le titre : Chronique des oubliés. »

 

Sources : M. Kundera, L’Ignorance, 2003 ; V. Čolić, Le Livre des départs, 2020, et Manuel d’exil, 2016, cité par Ndricim Ademaj.