20 mars 2022

#23

 Un mot sur le titre de cette chronique

En 1863, Littré accueille oblitération dans le sens qui nous est aujourd’hui le plus familier : « action de marquer, avec un timbre pointillé à l’encre noire, les timbres apposés sur les lettres, afin qu’on ne puisse plus s’en servir ». Cette oblitération court elle-même le risque d’être annulée : « le lavage se pratique sur les timbres oblitérés ; on n’a pas trouvé d’encre qui donnât des résultats bien satisfaisants ».

Oblitérer est un vieux verbe dérivé du latin (oblitterare : effacer les lettres), pratiquement disparu de la langue française avant de renaître, à partir au milieu du xviiie siècle, dans une acception d’abord purement physiologique : « Les vaisseaux absorbants sont susceptibles de s’obstruer et de s’oblitérer ». Le verbe devient bientôt transitif et signifie faire disparaître. C’est dans ce sens que Diderot l’emploie : « La nature ne fait qu’allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes. »

Le premier à avoir transporté ce terme médical dans le domaine moral est peut-être Cornelius de Pauw, critiquant une Histoire de la Californie que les jésuites avaient publiée « pour oblitérer les impressions sinistres » laissées par les relations antérieures. À la lecture de ces deux volumes, il s’étonne « qu’on ait pu tant parler d’un pays sans en rien dire, tant les auteurs ont su voiler tous les objets intéressants ». Bientôt, Rousseau emploie le même verbe pour dénoncer les manœuvres de ses ennemis : « Plus ils avancent dans l’avenir, plus il leur est facile d’oblitérer le passé, ou de lui donner la tournure qui leur convient. » Oblitérer le passé : c’est bien ce dont il s’agit ici.

 

Sources : G. E. Hamberger, Dissertation sur la mécanique des sécrétions, 1746 ; Diderot, De l’interprétation de la nature, 1753 ; C. de Pauw, Recherches philosophiques sur les Américains, 1771 ; Rousseau juge de Jean-Jacques, 3e Dialogue, 1782.

 


« Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige »

(Alphonse Allais, Album primo-avrilesque, 1897)