06 avril 2022

#28

 Prière de ne pas dégenrer

Paris-Lyon, 2006-2021

L’œuvre brève de la poétesse Louise Labé (1524-1566) fait son entrée en 2021 dans la collection de la Pléiade. L’édition est confiée à Mireille Huchon, une universitaire de la Sorbonne qui, depuis 2006, conteste que la Sappho de la Renaissance soit une fille de cordier lyonnais, dont l’existence est historiquement attestée par l’archive. Il conviendrait donc de désattribuer l’œuvre – canular ou imposture – en la réaffectant à divers auteurs de l’humanisme lyonnais, majoritairement masculins, dont des poèmes sont fournis en complément dans le volume. Exit Labé ?

À Lyon, dans les milieux académiques experts et militants, la riposte est engagée. Un duo de spécialistes prépare sa propre édition appuyée sur de nouveaux documents, conteste le préjugé social condamnant une humble provinciale du xvie siècle à l’inculture, prône l’imprégnation humaniste, élève la Belle Cordière, assimilée souvent à une courtisane, en incarnation du proto-féminisme. Quant à « la thèse de l’écriture transgenre », « on la trouve dans les œuvres de Louise Labé elle-même », selon cette lecture. « Louise Labé attaquée ! » s’indigne tde son côté la Société pour l’Étude des Femmes de l’Ancien Régime. Derrière cet attentat à valeur de symptôme (lequel révèle et cache à la fois), c’est un rude coup affectif porté aux efforts de désoccultation des femmes en littérature dans les universités françaises.

Une autre spécialiste désamorce ce « petit drame critique et génétique », au nom d’une conception moins romantique de l’authenticité. Une, double, réelle ou fictive, cis ou non-binaire, Louise Labé partage désormais le sort posthume d’Homère et de Shakespeare, génie inclus, sur papier bible.

 

Sources : Le Monde, 24 décembre 2021 ; « Louise Labé attaquée ! », dossier en ligne, SIÉFAR, 2014 ; Corinne Noirot, « L’œuvre de Louise Labé est-elle devenue inauthentique ? Et alors ? », Noésis n°22-23, 2014.

 

Jean Ipoustéguy, « Louise Labé et Maurice Scève » (1982), détail