24 avril 2022

#33

 Pour le meilleur et pour Shakespeare

Londres, 1600 – Swansea, 1807

Soucieux de transmettre un capital culturel à ses six enfants, le banquier Thomas Bowdler leur lisait chaque soir des scènes du théâtre anglais.  Devenu grand, le plus jeune fils, Thomas Bowdler Jr, fut étonné de trouver chez Shakespeare des passages choquants que le paternel avait sautés ou modifiés. « Mais, s’inquiéta-t-il, tout père saura-il se montrer aussi circonspect et judicieux que le mien ? » Il abandonna donc l’exercice de la médecine et ses recherches sur les fièvres intermittentes, pour consacrer les vingt dernières années de sa vie à une entreprise de salubrité publique plus importante : l’expurgation des trente-six pièces du barde de Stratford.

« Rien n’est ajouté au texte original ; mais les mots et expressions qui ne peuvent être prononcées à voix haute au sein de la famille ont été omises » : le Family Shakspeare, publié  à partir de 1807, connut un grand succès dans l’Angleterre victorienne, et la langue anglaise s’enrichit d’un nouveau verbe : to bowdlerize.

Dans l’affaire, trois femmes ont été bowdlerisées : la prostituée Doll Tearsheet (Dorothée Troue-Drap chez F.-V. Hugo), qui disparaît de Henry IV ; Harriet, la sœur et collaboratrice de Thomas, dont le nom ne figure pas sur la page de titre du Family Shakspeare ; et Elizabeth Trevenen, l’épouse dont il était séparé, invisibilisée dans Memoir of the Late John Bowdler, Esq., la biographie qui lui fut consacrée par son neveu en 1825, l’année de sa mort à l’âge de 70 ans.

 

Source : The Family Shakspeare, in which nothing is added to the original text…, 2e édition, 10 vol., 1819

 

Kim Novak et Rosalind Russell dans Picnic (Joshua Logan, 1958)