Carton plein
Montmorency-Ferney, 1758-1762
« Quand il s’est glissé quelques fautes grossières dans l’ouvrage, ou quelque proposition hasardée relativement à la religion, au gouvernement […], on a soin de déchirer la partie de la feuille sur laquelle se trouve ce qu’on veut supprimer, et l’on y substitue d’autres feuillets purgés de ces fautes, et ces feuillets se nomment cartons », explique l’Encyclopédie. Conçu à l’origine pour la plus grande perfection d’un livre, le carton peut aussi lui ôter une partie de son piquant.
Voltaire est un tartuffe du carton, qu’il utilise pour apaiser ses critiques : « Les lignes dont vous vous plaignez, Monsieur, sont violentes et injustes ; votre lettre m’en convainc assez. J’aurai soin de faire un carton dans la nouvelle édition. » Si son repentir était sincère, il proposerait de mettre un carton dans la première édition, et de faire une correction dans la suivante.
Rousseau voit d’abord dans le carton un moyen de réparer les torts qu’il subit de la part des ses éditeurs : « un errata ne suffit pas, je vous demande ici un carton ». Mais chez lui le mal est toujours dans le remède. Une phrase de la Nouvelle Héloïse (« la femme d’un charbonnier est plus digne de respect que la maîtresse d’un prince ») pouvant s’appliquer à Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, le ministre Malesherbes croit bien faire en la retranchant « dans un carton qu’il fit imprimer exprès, et coller aussi proprement qu’il fut possible, dans l’exemplaire de madame de Pompadour. » Le tour de passe-passe a l’effet inverse de celui recherché : le carton attire l’attention de la favorite, qui ne pardonnera pas à l’infortuné Jean-Jacques.
Sources : Voltaire, Correspondance, 21 juillet 1762 ; Rousseau, Lettre à M. M. Rey du 28 juin 1758 ; Confessions, livre X.
François
Boucher, Madame de Pompadour, 1756
(détail)