04 mai 2022

#36

 Le génie du coffrage

Alger-Paris 1928-2013

L’usage veut qu’après une révolution politique, un changement radical de régime, une décolonisation, les monuments les plus emblématiques de l’ordre ancien fassent les frais d’un déboulonnage, d’une mutilation, d’une dé-nomination ou d’un déplacement (voir chroniques #1 et 11). L’Algérie indépendante de 1962 et l’éprouvante guerre de libération contre une colonisation de 132 ans remplissaient les conditions pour un aggiornamento patriotique général. Il eut lieu souvent, sans ménagement, sans délai, sans surprise pour les effigies de Bugeaud et du duc d’Orléans.

Mais une exception de taille témoigne du génie de la sculpture pour transformer le sens visible de l’Histoire en discrète paroi coulissante. Le 11 novembre 1928, Le Pavois, colossal monument à la gloire des combattants français et algériens morts pour la patrie lors de la première guerre mondiale, œuvre de Paul Landowski (voir #13), inauguré par le président Doumergue en plein cœur d’Alger, est demeuré dans son intégrité jusqu’en 1978. « Enlevez-moi ça », commande alors le maire à un frère d’armes et ami, le peintre M’hamed Issiakhem : les Jeux Africains exigent ce relooking national. Un bétonnage en crépi blanc d’où se détachent des poings brisant leurs chaînes cachera donc l’opus delicti sous sa gangue… en le protégeant par amour de l’art.

Lorsqu’en 2012, une fissure se forme à la surface du coffrage, une autre artiste algérienne, après avoir constaté la parfaite conservation du contenu, décide de filmer et fixer en photos cette archive, une installation multimedia exposée sous le nom d’Enclosed au Centre Pompidou en 2013. « La brèche dans le sarcophage fut rapidement colmatée. »

 

Source : Sophie Cachon, in Télérama du 16 mars 2022

 

 
Saul Steinberg, New Yorker, 1958