Soustractions philologiques
Dresde, 1933 ; Moscou-Paris, 1953
Les langues n’ont pas pour seuls ennemis l’absence de littérature ou la disparition des derniers locuteurs. Les plus prestigieuses subirent au XXe siècle une telle purge du fait du totalitarisme, qu’une novlangue servit à expulser l’ancien usage. Deux témoins philologues rendirent manifeste ce phénomène de brutalisation éradicatrice.
« Témoin jusqu’au bout » de la Lingua Tertii Imperii (LTI), Victor Klemperer note dans son journal les particularités de la violence linguistique nazie : recours privilégié aux préfixes aus, ent et ab- consacrant la soustraction langagière associée à l’euphémisation du pire (ausradieren = rayer de la carte ; abgewandert = parti sans laisser d’adresse = déporté) et aux substituts macabres. Philologue privé de cours à l’université, dépouillé de ses propres livres, il retourne le stigmate pour décrypter la réduction par acronymes (KNIF = Kommt nicht in Frage = pas question), un quasi effacement de sens couplé à l’enflure. Rentré effondré de son voyage en URSS en 1933, le poète polyglotte Armand Robin se fait quant à lui écouteur professionnel des ondes étrangères sous Vichy, au bénéfice de la Résistance. Il dénonce « la fausse parole » de la propagande (« néant complexe greffé sur néant brut »), qui efface le « fait ». Injustement accusé par le Comité National d’Epuration, il adopte un humour à la Groucho Marx : « Une liste noire où je ne serais pas m’offenserait ».
Cinoc, lexicographe professionnel chez Perec, exerce le « dur métier de tueur de mots ». Lui aussi fait des listes noires, 8000 mots obsolètes à éliminer de la nouvelle édition du Larousse. Le romancier offre des extraits de « son » nouveau dictionnaire avec leur définition. Le neuf chasse toujours l’ancien.
Sources : Georges Didi-Huberman, Témoin jusqu’au bout, Minuit, 2022 ; Armand Robin, La Fausse Parole, Minuit, 1953 ; Georges Perec, La Vie mode d’emploi, P.O.L, 1978 (sur une suggestion de Goya)
