Vocation : clandestine
Saint-Germain-des-Prés, 1954-1994
Depuis George Eliot, l’adoption d’un pseudonyme masculin pour accéder plus commodément au statut d’auteur en s’affranchissant de la censure, déliée de l’identité civile de femme et épouse, est un grand classique du xixe siècle : Aurore Dupin devint ainsi George Sand ; Marie d’Agoult, Daniel Stern. En 1930, Anne Desclos prolonge et améliore la pratique en optant pour un prénom épicène (Dominique) et en tronquant le nom de sa mère (Auricoste) pour devenir l’exégète et l’éditrice, avec Thierry Maulnier, de deux anthologies poétiques. Un masque choisi pour dissimuler leur liaison extraconjugale mais qui se retourna contre l’auteur.
Ignorant l’identité de cet inconnu prénommé Dominique qui partageait la vedette avec le célèbre Maulnier sur la page de couverture d’une introduction à la poésie, le service de fabrication Gallimard biffa le nom d’auteur complet d’Aury, réduite à une « collaboration ». Abandonnée par cet amant écrivain mais promue dans la prestigieuse maison grâce au concours de Jean Paulhan, Aury maintint la pratique de la discrétion au point de susciter son agacement : « Un jour, Paulhan m’a dit : “enfin, c’est insupportable, vous trouvez moyen de faire remarquer que vous êtes effacée” ». Elle fera mieux encore.
En 1954, paraît chez Pauvert, avec préface de Paulhan, Histoire d’O, une œuvre sulfureuse sous la plume d’une inconnue, Pauline Réage, couronnée l’année suivante du Prix des Deux Magots. Pour faire face à la caméra, flanquée de deux complices, Albert Simonin et Raymond Queneau, l’autrice apparaît revêtue d’un voile. Le succès du film tiré d’Histoire d’O en 1975 relance le parfum de scandale. Aury/Réage/Desclos attendit 1994 pour lever complètement le mystère de l’unité dans la trinité.
Source : Angie David, Dominique Aury : la Vie secrète de l’auteur d’Histoire d’O, éd. Léo Scheer, 2006. (Sur une suggestion d’Aya.)
