Ne pas se laisser constater
France, 1696-2022
Selon une étude récente, sur 396 ouvrages publiés en 1696, 236 le furent sous un nom différent de celui de l’auteur. La vigueur d’une mode dont les origines remontent à l’Antiquité, mais dont les motivations en littérature sont plurielles, souvent très instables, ne s’est pas démentie. Ainsi de ce Gérard ou Gérard de N *** ou G. de N., signant aussi Fritz lors d’une mission diplomatique, interné en 1841 en tant que Gérard de Nerval, pseudonyme le plus couramment choisi par le ténébreux Gérard Labrunie.
Les raisons de la partition entre état civil et identité auctoriale ont varié avec le temps. Au xviie siècle, les lettrés espagnols et italiens prirent le parti de se travestir en personnes séculières pour éditer leurs écrits libertins ou licencieux, plutôt que de les supprimer sous l’habit religieux. Au xxe, la prudence se fait très pragmatique. Marguerite Duras, auto-réduite en M.D., née Donnadieu, put tirer avantage à faire disparaître ce patronyme sous lequel elle avait cosigné un ouvrage de propagande pour le compte du Ministère des Colonies. Inversement, Louis Aragon (fils naturel d’un préfet Andrieux et d’une dame Toucas Massillon), ne choisit pas sa première identité d’auteur et de naissance – son prudent père s’en chargea –, mais changea son nom pendant la clandestinité en Jacques Destaing, Arnaud de Saint-Roman, Paul Watelet…
L’écrivain contemporain Camille de Toledo (né Alexis Mital) adopte ce pseudonyme pour rejudaïser sa filiation en l’exhibant, inversant par ce geste le masque de l’identité israélite perturbé par l’Histoire (Peretz devenu Perec ; André Strauss, Claude Vigée). Romain Gary (Ajar, etc.), expert en vire-voltes, livre ses raisons : « Il faut changer de nom tout le temps si on ne veut pas se laisser constater. »
Sources : Claudine Serre, dite Claudine Monteil : « Pseudonymie et littérature », L’Archicube n° 32, juin 2022 ; Claude Burgelin, Les Mal nommés : Duras, Leiris, Calet, Bove, Perec et quelques autres, Seuil, 2012.