11 décembre 2022

#81

 Disparaître plus ou moins

Il y a les disparitions accidentelles ou involontaires : montagnards ensevelis (Mallory et Irvine), explorateurs engloutis (de La Pérouse à Philippe de Dieuleveult), aviateurs volatilisés (Nungesser et Coli, Amelia Earhart, Mermoz, Saint-Exupéry), opposants politiques évanouis (Ben Barka ; desaparecidos chiliens et argentins d’hier ; Chinois disgraciés d’aujourd’hui). Mais il y aussi ceux qui ont, peut-être, choisi de disparaître dans la nature, de s’effacer.

S’effacer : « disparaître plus ou moins […]. Se tenir de façon à paraître le moins possible, à présenter le moins de surface ou de saillie », dit le petit Robert, citant Camus (« Il arrive toujours le premier à la porte du restaurant, s’efface, laisse passer sa femme ») et Gide (« Discret, et cherchant plus à s’effacer qu’à épater ». Sauf dans le cas de criminels de guerre contraints de le faire, s’effacer est une forme de politesse, quasiment une écologie. Sur les 8000 personnes majeures qui disparaissent chaque année en France, combien se sont effacées ?

Mais s’effacer est souvent un moyen de rester présent. Alain Colas doit sa célébrité moins à ses victoires qu’à sa disparition lors de la première Route du Rhum en 1978 et à l’hypothèse qu’il aurait refait surface sur une île déserte. Donald Crowhurst, le tricheur malgré lui de la course autour du monde de 1969, n’aurait pas inspiré romans et films s’il était arrivé à bon port. Le physicien Ettore Majorana est surtout connu des gazettes pour n’avoir jamais été revu après s’être embarqué pour Palerme, le 26 mars 1938. « On laisse son chapeau et sa veste avec une lettre dans sa poche, sur le parapet d’un pont qui enjambe une rivière ; puis, au lieu de se jeter dans l’eau, on s’en va tranquillement en Amérique ou ailleurs. » (Pirandello)

 

Sources : Luigi Pirandello, Il fu Mattia Pascal, 1904; Jonathan Coe, The Terrible Privacy of Maxwell Sim, 2010

 

Annonce de la disparition d'Ettore Majorana,

Domenica del Corriere, 30 mars 1938