Interdiction d’avoir fumé
France, 1981-2021
Il existe des évolutions sensibles dans le paysage urbain français. Certaines sont difficiles à dater parce qu’elles s’échelonnent sur plusieurs années : telles la disparition des chapeaux, celle des 300 000 cabines téléphoniques de l’hexagone ou celle, à peu près contemporaine, des valises sans roulettes. D’autres scansions, plus brutales, définissent nettement un avant et un après : le képi disparaît de la tête des policiers en novembre 1985 ; les prix affichés en francs, le 1er janvier 2002 ; les iconiques 1143 enseignes rouges de McDonald’s France, le 1er janvier 2010. Une des disparitions les plus soudaines est celle des cigarettes dans les espaces publics fermés : on sait d’emblée que l’action d’un film où l’on fume dans un café est située avant le 1er janvier 2008.
Dans ce dernier cas, des manipulations peuvent perturber la chronologie, car certaines images retouchées tendent à faire croire qu’on n’a jamais fumé ; et des fumeurs que l’on avait crus invétérés sont rétrospectivement guéris de cette dangereuse habitude, transportés dans notre hygiénique présent. En 1996, La Poste, « soucieuse de ne pas associer le tabac avec les mots “République française”» a émis un timbre où Malraux est privé de sa cigarette. En 2009, la RATP a ôté la pipe de la bouche de monsieur Hulot. Gainsbourg, Sartre, Delon et Lucky Luke ont connu le même sort.
En 2011, les députés ont renoncé à exclure les œuvres du patrimoine culturel du champ de la loi Evin de 1991, laquelle interdit toute publicité pour le tabac. Mais le débat a peut-être incité le tribunal administratif de Montpellier à autoriser la photographie d’Albert Camus clope au bec par Cartier-Bresson sur la façade de la médiathèque de Clapiers (Hérault).
Source : A. Négroni, « Les juges sauvent la cigarette d'Albert Camus », Le Figaro, 3 mai 2012
