Au pilon !
Commerce du livre, xviii-xxie siècles
Le pilon désigne d’abord, en cuisine et pharmacie, l’accessoire complémentaire du mortier, « élégant récipient permettant de broyer des matières que l’on veut transformer en pâte ou en poudre ». Mais l’histoire de l’édition a surtout assigné à l’objet une mission de bras armé de la censure, comme l’évoque une lettre de janvier 1769, par laquelle Voltaire informe le marquis de Belestat du sort réservé à une dissertation de celui-ci : « Le libraire de Genève envoya à Paris six cents exemplaires que M. de Sartine fit mettre au pilon. » Aujourd’hui, le pilon est moins au service de ce que Lamartine nomme la « douane de la pensée », qui « déchire à la frontière » les œuvres présumées contraires au climat politique, religieux ou moral d’une nation. Il signe simplement un fiasco commercial responsable d’une cessation des ventes ; alors, « l’éditeur doit prévenir l’auteur en cas de mise au pilon de l’ouvrage ».
Léon Bloy assure avoir encore fait les frais du pilonnage en 1886, quand son éditeur fut effrayé par le procès que pourrait susciter la sortie du Désespéré ; mais il s’emporte quand il apprend qu’« une édition […] vient de paraître, à mon insu, et contre ma volonté formelle », chez un concurrent. Un critique résume : « la presse ayant fait assez piteusement le vide autour de l’explosif, Le Désespéré ne blessa que son auteur ». Jamais content.
Le romancier Richard Flanagan entretient une lueur d’espoir dans sa dystopie La Fureur et l’Ennui (2006) : Hanta, pilonneur professionnel dans un pays totalitaire, « qui passe sa vie à mémoriser les grands livres du monde avant d’accomplir sa tâche mélancolique : les détruire ». Le censeur est souvent bon lecteur.
Sources : Wikipedia : « Pilon » ; TLF : « pilon » ; Lamartine, « Destinées de la poésie », Revue des Deux Mondes, 1834 ; Paul Desalmand, Guide pratique de l’écrivain, Leduc, 2004 ; Léon Bloy, Journal, Laffont, t.1., p. 75.