08 janvier 2023

#89

 Éducation philatélique

Madrid, 1797-1930

John Ruskin, découvrant lors de sa nuit de noces certain détail du corps de son épouse, prit ses jambes à son cou. Goya avait pourtant, avant Courbet et Modigliani, représenté des poils pubiens féminins, mais la Maja desnuda, peinte vers 1797, longtemps soustraite aux yeux du public, n’entra au musée du Prado qu’en 1901, un an après la mort du poète anglais.

Pour la jeunesse curieuse, la philatélie a longtemps constitué une source d’information précieuse dans le domaine de la géographie, de l’histoire et de l’histoire de l’art ; un peu moins en ce qui concerne l’anatomie et l’éducation sexuelle. Une exception notable est la série de timbres de 1, 4 et 10 pesetas émise en Espagne en juin 1930 (pendant la brève dictature de Dámaso Berenguer), figurant ladite Maja, dont elle renouvelait en quelque sorte le scandale. Le graveur Luis López Sánchez-Toda (lequel, assagi, allait devenir un artiste officiel de l’administration franquiste) était en effet le premier à coucher sur timbre une femme nue, sans, qui plus est, gommer la pilosité de l’original. On dit que le puritain U.S. Postal Service s’en étrangla et renvoyait à l’expéditeur le courrier ainsi affranchi.

Depuis, la Poste de plusieurs pays a osé la Maja desnuda : l’Albanie en 1996, avec un timbre à 10 leke pour le 250e anniversaire de la naissance de Goya ; le Viêt Nam en 2018, avec une Maja khỏa thân à 6000 đồng ; la République Centrafricaine, avec une vignette dentelée à 3600 francs CFA. En revanche le Panama (timbre à 0,13 balboa en 1967), puis le Burundi (pour 2 francs CFA) et la Bulgarie (10 leva) ont opté pour une Maja vestida, que le Paraguay a cru devoir en outre amputer de ses jambes pour célébrer le 150e anniversaire de la mort du peintre aragonais (1978, 4 guaranis).

 

Sources : Chris Baker, NSFWorks of Art, 2010 ; Eugenio de Quesada, « La leyendade de la Maja Desnuda », 2015 ; Chelsea G. Summers, « A brief history of pubic hair », www.vulture.com, 2014

 

Maja non oblitérée