Abolition de l'esclave
Guadeloupe, 1822 - Yale, 2022
Dans un entretien de 2011, Bernard Hœpffner, traducteur, entre autres, de Huckleberry Finn, jugeait inadmissible la décision de la maison d’édition américaine NewSouth de remplacer nigger par slave et Injun par Indian : « refuser le mot nigger tel que Mark Twain l’utilisait, cela veut dire que l’on n’est pas capable de se mettre à la place de quelqu’un qui écrivait en 1860. »
Or, Sig relisait récemment l’article d’un étudiant en thèse d’histoire à Yale, qui citait un Mémoire sur le mancenillier vénéneux du médecin Jean-Baptiste Ricord (1822). L’étudiant avait traduit les mots : « un poisson que les nègres appellent jamais mouri », par : « a fish that the slaves [sic] call never dead ». Pourquoi « sic » puisque précisément Ricord n’avait pas écrit « esclaves » ? Réponse de l’étudiant : « J'ai mis “[sic]” dans la citation pour indiquer que je ne suis pas d'accord avec Ricord que les Africains qui ont été réduits en esclavage devraient être appelés “esclaves”. En anglais, on ne dit plus slave mais enslaved person. »
Le mot esclave, hier encore recommandé à la place de nègre, est donc désormais lui-même tabou à Yale, sans doute parce qu’il essentialise la personne concernée (de même qu’« on ne dit plus » handicapé mais, en attendant mieux ou pire, personne en situation de handicap). Le phénomène du PC (political correctness) est un processus sans fin. On trouvera toujours plus sensitive que soi. Les censeurs d’aujourd’hui seront censurés demain ; et la maison NewSouth peut envoyer au pilon son édition de Huck Finn.
Sources : « Retraduire Mark Twain aujourd’hui : entretien avec Bernard Hœpffner », Traduire, n° 231, 2014, p. 86-91 ; chroniques n° 5, 7, 8, 15, 20 et 26
