À paraître (ou non)
Les lecteurs de Sido se souviennent peut-être d’une scène initiatique où la narratrice évoque la figure paternelle du capitaine Colette et la découverte, à son décès, de son bureau où règne la « manie papetière » d’un fin lettré : « La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son secret […]. Deux cents, trois cents, cent cinquante pages par volume ; beau papier vergé crémeux […], des centaines de pages blanches… une œuvre imaginaire, le mirage d’une carrière d’écrivain. » La critique dispose désormais de plusieurs termes pour désigner cette forme d’absence, du livre-fantôme au livre imaginaire, allégué ou projeté, jusqu’à la notion d’ « artiste sans œuvre » développée par Jean-Yves Jouannais à partir des cas de Jacques Vaché ou Ludwig Wittgenstein.
À continuer par le néologisme d’inadvenu que Jean-Louis Jeannelle utilise au sujet de Malraux et d’un « roman qui manque à l’appel ». Il analyse l’avortement d’un roman sur la Résistance, opportunément intitulé Non, différé, puis disséminé et encrypté dans d’autres écrits non fictionnels. Inadvenus aussi les scénarios de films du même auteur, désignés par son exégète comme des « films sans image ».
Mais c’est Cendrars qui, dressant au fil de sa vie une « autobibliographie prospective » avec son Manuel de la bibliographie des livres jamais publiés ou même écrits, ou « inventaire des livres en moins », finit par s’embrouiller. « L’autre jour, j’ai eu la surprise d’y découvrir La Main coupée, ouvrage que je n’ai publié qu’en 1948 et qui y figurait depuis 1919. Je l’avais complètement oublié ! ». En 1951, plusieurs romanciers (dont Marcel Aymé et Paul Vialar) répondirent à une enquête sur « le roman que je n’écrirai jamais ». Bien fol est qui s’y fie !
Sources : J.-Y. Jouannais, Artistes sans œuvre, I would prefer not to, Hazan, 1997 ; J.-L. Jeannelle, « Toutes les histoires des films qui ne se sont jamais faits », Fabula.org, nov. 2014 ; Adrien Chassain, « Historicités anachroniques du livre imaginaire », Fabula LhT, déc. 2019.
