Feu le livre
1953-2019
« Quels livres emporteriez-vous sur une île déserte ? ». Cette question fétiche des journalistes culturels sous-tend la fin de Fahrenheit 451, le roman de Ray Bradbury (1953) et l’adaptation de François Truffaut (1966) : quelles œuvres faut-il sauver des flammes ? Une communauté d’hommes-livres est chargée de mémoriser des chefs-d’œuvre, en attendant le jour où ils pourront à nouveau être imprimés. Les critères de choix restent implicites. Chez Bradbury, on privilégie des textes philosophiques et religieux : Platon, Darwin, Confucius, Jefferson, l’Ecclésiaste, l’Apocalypse… Truffaut propose une tout autre bibliothèque idéale, composée pour moitié de romans anglais du xixe siècle. Mais toute sélection n’est-elle pas encore une censure ?
Les Combustibles d’Amélie Nothomb (1994) déplace les termes du dilemme : si, pour ne pas mourir de froid, vous deviez brûler les livres de votre bibliothèque, par lesquels commenceriez-vous ? La pièce, située dans un pays et à une époque indéterminés, atténue la violence de l’autodafé en mettant en scène la combustion d’œuvres d’auteurs imaginaires : Kleinbettingen, Sterpenich ou Fostoli. Le seul écrivain réel nommé est Georges Bernanos, sur qui Nothomb avait naguère rédigé un mémoire universitaire.
Préférence système, une bande dessinée d’Ugo Bienvenu (2019), modernise le problème : dans un monde où les capacités de stockage de données ont atteint leurs limites, il faut en permanence libérer des teraoctets pour pouvoir accueillir de nouveaux uploads : « si Kamelia-72 veut continuer de poster ses photos de vacances », il faut supprimer 2001, l’Odyssée de l’espace, dont le taux de consultation est 0,0000012%. Le héros de l’histoire tente de sauver clandestinement le fichier numérique du film de Kubrick. Mal lui en prend.
