La faute à Bethléem
1904-2022, France-Amérique
Sous la IIIe République en voie de sécularisation, parut l’ouvrage de l’abbé Louis Bethléem, Romans à lire, romans à proscrire (1904). Ce bestseller à l’usage des parents (140 000 exemplaires vendus en un an, 145 000 abonnés à la Revue des lectures dérivée) eut pour effet de mettre à l’index la « rhétorique des égouts » de Zola, le « communisme » de Sand et, au fil des rééditions, illustrés et B.D. (Les Pieds Nickelés), que l’ecclésiastique déchirait en place publique. Vichy renforça le contrôle sur les lectures de la jeunesse dont hérita la loi de 1949, qui bannit « le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine et la débauche ou tout acte […] de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. » (art. 2).
Mais qu’eût pensé le prude curé lillois de l’interdiction envisagée en 2022 par une commission scolaire du comté de McMinn, Tennessee, de supprimer… la Bible (pour contenus sexuels explicites) ? Au même titre que Maus (roman graphique d’Art Spiegelman sur l’Holocauste), pour ses scènes de nudité et ses jurons. Depuis 2019 se multiplient aux États-Unis (Wyoming, Oklahoma) et au Québec des actions en justice contre les bibliothécaires, sommés d’éliminer des rayonnages ici Toni Morrison, là Mark Twain et Shakespeare, sans parler de This Book is Gay. 801 livres auraient été ainsi retirés des écoles entre juillet 2021 et juin 2022, s’alarme le Pen Club America.
Ces mêmes bibliothécaires organisent la contre-offensive outre-Atlantique avec une semaine annuelle consacrée aux « banned books ». En France, on a choisi le contrepied historique, didactique et ludique. En 2019, La BnF exposait en ses murs « Ne les laissez pas lire ! », en clin d’œil à Geneviève Patte, fondatrice de la Joie par les livres, et à son célèbre slogan.
Sources : Courrierinternational.com, 9 février 2022 ; Christine Barros, « Censure en littérature jeunesse : qui de l’adulte ou de l’enfant est choqué ? », 24 septembre 2019.