28 septembre 2022

#60

Morts secondaires

médiasphère, 1963-2022

« La mort d’Édith Piaf a tué Jean Cocteau », titrait le Parisien libéré au lendemain du décès du poète le même jour que celui de la Môme, le 11 octobre 1963. Elles sont légion, ces morts fortuitement synchrones de célébrités, dont l’une est éclipsée par la notoriété médiatique supérieure d’une autre, les transformant en duos de fait, sur un schéma dominant/dominé, qu’ils se soient connus, appréciés ou haïs, totalement méconnus, ou l’un et l’autre, parfois oui, parfois non.

Dressons-en une courte liste pour en noter l’ironie dramatique : la jeune violoniste Ginette Neveu périt doublement effacée dans le même crash d’avion en 1949 aux Açores que la star mondiale de boxe et amant de Piaf, Marcel Cerdan ; Mère Teresa, la sainte nobélisée de 87 ans, s’éteint discrètement le 5 septembre 1997, jour où la trentenaire Lady Di s’écrase sous le Pont de l’Alma. Le sex-symbol Farrah Fawcett trépasse le 25 juin 2009 à 52 ans le même jour que Michaël Jackson, 49 ans, sans susciter autant d’émoi. Certains télescopages semblent droit sortis de l’imaginaire dystopique : Aldous Huxley ne fera pas la une le 23 novembre 1963, jour de l’assassinat de JFK. Et que dire de Prokofiev, mort… une heure avant le « petit père des peuples » le 5 mars 1953 ? Certains cas semblent plus équilibrés quand la mort frappe une même catégorie, ici cinématographique : ainsi du match Antonioni/Bergman. Mais défavorable à Hawks contre Chaplin ; très inégal entre deux nonagénaires suisses, Alain Tanner et Jean-Luc Godard en septembre 2022.

Johnny Hallyday rafla la mise à l’immortel d’Ormesson, qui avait prophétisé dès 2008 : « Vous savez, c’est très mauvais pour un écrivain de mourir en même temps que Piaf. » Mourir comme Jules Romain, sans challenger mais le 14 août, veille d’un grand pont, n'est pas mieux.

 

Source : Le Parisien libéré, 12 octobre 1963

 


25 septembre 2022

#59

Vider les cavernes de la mémoire

Baltimore, 1943

« Certains manuels d’examen de conscience recommandent au pénitent soucieux de faire une bonne confession de rédiger une liste de ses fautes, de crainte d’oublier certaines peccadilles », note Dorothy L. Sayers, dans un de ses premiers romans policiers. Conseil doublement imprudent selon l’anglaise et anglicane auteure, car non seulement la liste risque de tomber entre de mauvaises mains,  mais « cette nomenclature écrite des péchés n’est-elle pas contraire à l’esprit de l’Église qui recommande au pénitent de murmurer à l’oreille du prêtre et qui lui ordonne de les oublier dès l’instant de l’absolution ? »

Quelques années plus tard, le catholique Julien Green exprime la même réserve quant aux bénéfices de l’écriture de soi : « Je serai, je le crains poursuivi par le souvenir de mes aventures de jeunesse, parce que je les ai notées avec soin et que ces malheureuses phrases s’accrochent à ma mémoire. Je me suis souvent demandé si tenir un journal n’était pas, du reste, contraire à cet instinct qui veut que nous oubliions, car oublier, c’est s’alléger d’un poids, et le souvenir nous tire en arrière. »

Il pense trouver un guide en saint Jean de la Croix, pour qui la mémoire doit se purifier de tout attachement aux biens créés sans quoi elle ne peut tendre vers la possession de Dieu : la véritable identité de la personne chrétienne ne se construit pas en regardant en arrière, mais par évacuation ;  sa mémoire est mémoire du futur.  Mais cela n’empêchera pas Green de conserver les quelque 3 000 pages de son journal, aujourd’hui intégralement publié.

 

Sources : Dorothy L. Sayers, Unnatural Death, 1927 (trad. Arrêt du cœur, L’Empreinte, 1938) ; Julien Green, Journal intégral, 1940-1945, Bouquins, 2021, p. 410 et 488 ; saint Jean de la Croix, La Montée du Mont Carmel ; La Vive Flamme d’amour.

 

 

“I confess that I have no desire to confess.”

(Clint Eastwood, Gran Torino, 2008)

21 septembre 2022

#58

Le garder ou pas

 France, 1794-2022

À l’heure où la lutte contre les discriminations ne semble plus souffrir d’exception (racisme, handicap, LGBTQA+, grossophobie…), une dernière frontière resterait à conquérir : « les accents régionaux appartiennent en France à la catégorie des discriminations oubliées », selon un sociolinguiste, qui nomme le monstre à éradiquer : la glottophobie. Si le centralisme national peut sinon justifier, du moins expliquer la répression – brimade ou moquerie – des accents vosgien, jurassien, corse, marseillais, stéphanois, ch’ti… au regard des normes dominantes, la réaction effective des intéressés s’avère plus complexe.

Voyons Bourdieu, né à Denguin (Béarn), moqué selon lui dans ses jeunes années parisiennes à Louis-le-Grand, devenu contempteur professionnel de la domination, déclarant en 2001 : « Quand je descendais dans mon pays, que j’arrivais à Dax et que j’entendais l’accent, ça me faisait… physiquement horreur. » Honte d’avoir « neutralisé » en visant l’accent « pointu » réputé plus seyant et donc payant à l’ENS ? D’autres rapportent avoir effacé le stigmate en écoutant des K7 audio. Même Derrida, pied-noir d’Algérie, chantre du plurilinguisme, jugeait l’accent méridional incompatible avec la parole publique. Parler comme Raimu, excellent pour la pagnolade (Fresnay « apprend » le marseillais pour jouer Marius), mais pour la vie professionnelle, mieux vaut gommer.

Lot de consolation : un sondage récent pour le site Meetic révèle qu’un large pourcentage d’abonnés succombe aux accents régionaux (Sud-Ouest en tête, puis Sud-Est). Pour séduire, on garde ou renforce ; pour le concours d’entrée à Science Po, on rabote les -e et on cultive les « rôôses ». Sinon, on chante avec Mireille Mathieu, « oui, j’ai gardé l’accent qu’on attrape en naissant… »

 

Sources : Michel Feltin-Pala, « Pourquoi Pierre Bourdieu avait-il honte de son accent ? », L’Express, 18 janvier 2022 ; Philippe Blanchet, Discriminations : combattre la glottophobie, Textuel, 2016 ; « Les accents régionaux les plus séduisants », Ouest France, 10 août 2022.

 

 
Se canto, que canto…

18 septembre 2022

#57

 Bringing up babies

Dallas, 2022

Selon les prévisions  de la Word Animal Foundation, la moitié des espèces animales actuelles  aura disparu d’ici 2050. On peut se consoler en espérant que la tique et le moustique tigre feront partie de la prochaine charrette. D’autres optimistes préfèrent miser sur un retour : celui du mammouth.

Non pas l’enseigne d’hypermarchés qui écrasa les prix à la fin du xxe siècle avant d’être rachetée par le groupe Auchan, mais bien le mammouth à poil laineux (Mammuthus primigenius) qui sillonnait encore les plaines d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Nord il y a dix mille ans. Le mammouth est la première espèce animale dont l’homme a pu constater la disparition (sans en comprendre la cause). La découverte d’os et de défenses géants conduisit dès le 17e siècle à remettre en question les lectures littérales de la Genèse et à envisager la possibilité d’une extinction des espèces, y compris la nôtre.

Une société d’ingénierie génétique du nom de Colossal, fondée l’an dernier au Texas, espère remédier à la troisième extinction annoncée (« to fix it »), non en réduisant les activités humaines qui la précipitent, mais en ressuscitant ces antiques pachydermes dont le séquençage de l’ADN vient d’être réalisé. Le CEO de Colossal promet la naissance des premiers bébés mammouths en 2025. Outre les multiples obstacles éthiques et techniques que doit rencontrer cette entreprise, le bénéfice écologique attendu (un miraculeux ralentissement de la fonte du permafrost grâce à la dé-extinction d’une mégafaune broutante) semble aussi fantaisiste que dérisoire. Sans compter la détresse psychologique des mammoutheaux orphelins livrés à eux-mêmes dans l’immensité de la steppe.

 

Source :  Jill Lepore, New Yorker, 15 août 2022 ; Colossal Biosciences :  https://colossal.com/

 

Gary Larson, In Search of the Far Side, 1984

14 septembre 2022

#56

Palmarès des effacés

France, 2022

Il est des extinctions silencieuses et invisibles (entre 10 000 et 40 000 espèces par an), des disparitions temporaires (la moutarde en supermarché) ou juridiques (le coton-tige à tige plastique), par péremption technologique (Minitel), ou ambition environnementale (moteur diesel). Mais ces effacements n’obéissent pas tous à une logique économique ou écologique clairement repérable. Un hebdomadaire français dresse dans ses colonnes « sa » liste des effacés 2022, un inventaire à la Prévert qui donne matière à débat.

La dématérialisation du ticket de métro parisien et du timbre rouge postal serait imputable, pour l’un, au risque de perte dudit ticket (1 sur 10) par l’usager, selon la RATP ; pour l’autre, à l’effondrement des envois postaux papier. Dans un autre domaine, l’administration des impôts annonce la suppression de son adresse coutumière « Monsieur et Madame » au bénéfice du chaleureux « cher contributeur ». L’argument d’une meilleure adaptation aux « évolutions des identités de genre » ne semble pourtant guère tenir, au regard de l’effacement du féminin. Quant au « réseau cuivre » d’Orange, nécessaire au fonctionnement de l’antique ADSL… son remplacement complet par la fibre optique sera effectif… en 2030. D’ici là, il est possible que d’autres agents de récupération free lance accélèrent encore le processus

Il arrive parfois qu’un effacement militant soit suivi d’une résurgence tout aussi militante. Ainsi de la cravate à l’Assemblée nationale, bannie de fait par les députés LFI, défendue mordicus par un confrère conservateur, et arborée par une députée LFI en emblème d’empowerment féminin.

 

Source : Le Point du 18 août 2022, « Les 10 qui vont disparaître »

 

Clémentine Autain et deux collègues LFI

11 septembre 2022

#55

Deux hommes puissants

Hollywood, 1921 et 2017 ; Lyon, Monplaisir, 2013-2020

À l’issue d’une soirée bien arrosée au St. Francis Hotel de San Francisco, le 5 septembre 1921, Roscoe « Fatty » Arbuckle, une des premières stars d’Hollywood, est accusé d’être responsable de la mort de l’actrice Virginia Rappe, La presse se déchaîne. Le public s’aperçoit qu’il prend autant de plaisir à voir tomber les vedettes qu’à les voir briller. Au lieu de soutenir Arbuckle, l’industrie du cinéma le bannit, et entreprend la campagne de nettoyage de son image qui conduira notamment au célèbre Code Hays. La Paramount résilie le mirifique contrat de Fatty. Quand ses films ne sont pas retirés du circuit, on tire au pistolet sur l’écran quand il apparaît. Malgré un troisième procès qui établit l’innocence de l’acteur déchu, en 1922, sa carrière est brisée.

Le 18 octobre 2013, dans l’amphithéâtre du Centre des congrès de Lyon, Quentin Tarantino reçoit des mains d’Uma Thurman le Prix Lumière. En 2019, un panneau célébrant l’événement est installé à l’entrée du hangar, la salle de cinéma de l’Institut Lumière. Sur la photographie, on reconnaît diverses personnalités du monde du spectacle (et de la politique lyonnaise), et tout près de l’actrice de Kill Bill, la touchant presque, un personnage désormais non gratus. Inadvertance du service de com’ ?

Car deux ans plus tôt, en octobre 2017, le New York Times avait commencé à révéler les agissements de Harvey Weinstein. En janvier 2020 (date de la photo de la photo, ci-dessous), le panneau était toujours là, mais un censeur vigilant avait déjà tailladé le plexiglas protecteur à hauteur de la tête du producteur. Ce n’est qu’après la condamnation de ce dernier à 23 ans de prison pour viol et agression sexuelle, en février 2020, que l’embarrassant panneau fut escamoté.

 

Cérémonie de remise du prix Lumière 2013 (détail)

07 septembre 2022

#54

Un petit tour et puis s’en va

Tour de France, 2018-2022

Depuis 1910, les organisateurs du Tour de France cycliste avaient créé la « voiture-balai ». Un véritable balai de paille décorait jadis le véhicule, remplacé depuis quelques décennies par une signalétique explicite de « voiture-balai », vouée à remorquer sur le trajet de l’étape le coureur démissionnaire et faire rendre le maillot aux éliminés. Or, les chauffeurs de ces véhicules sont depuis 2018 concurrencés dans l’ordre du folklore par une nouvelle catégorie de travailleurs de l’ombre : celle des effaceurs du Tour.

La retransmission télévisée de ce spectacle annuel a transformé en effet le bitume du Tour en scène artistique gratuite ou plate-forme revendicative mondialisée. Le tag douteux fleurit avec son lot d’obscénités phalliques, d’insultes et de propos haineux. Chaque jour, avant le passage des coureurs, une brigade d’effaceurs scrute le sol, gomme les messages, ou, mieux, les détourne artistiquement : « il s’agit de transformer le mauvais goût en hibou ».

Mais la pratique est victime de son succès, et le jeu créatif des graffeurs consiste à repérer les segments vierges ou de repasser après les effaceurs. Très fair play, les « eraser men » saluent leurs concurrents dans l’événementiel. « Ça fait partie de la fête ».

 

Source : Dernières Nouvelles d’Alsace, 24 juillet 2019. Franceinfo.sport, 15 juillet 2022

 

 


04 septembre 2022

#53

 Terf

Admis en juin 2022 par l’OED (Oxford English Dictionary), le mot terf est un acronyme pour  “trans-exclusionary radical feminist”. Dans les pays de langue anglaise, c’est désormais un terme péjoratif désignant une femme, féministe ou non, qui persiste à penser que les femmes transgenre, si respectables soient-elles, ne sont pas identiques aux personnes nées femmes et ayant vécu ainsi toute leur vie.

Le mot même de “woman” est verboten dans les milieux féministes de l’extrême gauche américaine. Il est remplacé par des circonlocutions telles que menstruators, bodies with vaginas ou birthing people (personnes qui donnent naissance), réduisant les personnes concernées à un de leurs organes et à une de leurs fonctions, à l’instar de la droite la plus conservatrice. Planned Parenthood (le Planning familial américain) a banni le mot women de sa page d’accueil. L’ACLU (American Civil Liberties Union), attachée depuis 1920 à la défense des droits de l’homme et notamment ceux des femmes, s’est indignée le mois dernier de la probable abrogation de Roe v. Wade (l’arrêt de la Cour suprême des USA qui, en 1973, avait affirmé le droit à l’avortement), laquelle constitue à ses yeux une menace pour “the Black, Indigenous and other people of color, the L.G.B.T.Q. community, immigrants, young people.” Oubliant au passage le principal groupe touché, qui représente 50% de la population mondiale.

Dans un monde où l’identité sexuelle est une question de choix, les femmes comme catégorie biologique n’ont plus leur place. « D’aucuns pourraient considérer cela comme un effacement (erasure) », conclut la journaliste Pamela Paul.

 

Source : Pamela Paul, “The Far Right and Far Left Agree on One Thing: Women Don’t Count”, The New York Times, 3 juillet 2022. Voir aussi notre chronique #17

 

   
Jimmy Stewart dans Night Passage (1957)