27 avril 2022

#34

 Le marié était en option

Kyoto, 2014

En Occident, le xixe siècle semble avoir consacré la conjugalité sous sa forme traditionnelle et bourgeoise : la littérature fait du « roman du mariage » un de ses sous-genres psychologiques les plus prisés ; plus tard, le cinéma de Hollywood y met du piquant avec les « comédies du remariage ». Et même si l’esprit de mai 68 a pu, quelques décennies, émanciper le couple de l’engagement solennel devant un autel et/ou Monsieur le Maire, le nouveau millénaire, dans trente pays, renoue avec ferveur avec le mariage, pour tous et toutes, toutes et toutes, tous et tous, et en fait parfois une exigence (ou un contentieux) politique.

Mais le Japon se démarque en proposant désormais le « mariage solo » via une agence de Kyoto, Cerca Travel, fondée en 2014 pour répondre au rêve de jeunes (et moins jeunes) femmes – exclusivement –  de vivre « le plus beau jour de leur vie » sans partenaire masculin, ou seulement à titre décoratif (à louer pour 50 000 yen, soit 365 euros). Moyennant 2 000 à 2 700 euros selon options, le « package » de la cérémonie inclut la robe de la mariée (kimono de geisha ou princesse), le maquillage professionnel, une séance de shooting et un weekend solo dans un hôtel romantique. Les divorcées peuvent ainsi revivre l’expérience sous un autre format.

Si, pour la majorité des Nippones, ce voyage relève du « selfish spending », il sert surtout d’hameçon pour capter un potentiel élu conventionnel, compagnon réel d’une vie. Expédient pour expédient, le célibataire masculin chinois mise plutôt sur l’humanoïde pour pallier le déficit du vivier féminin : un ingénieur trentenaire a fabriqué en 2017 un robot, « épousé » en présence de sa mère et d’amis. L’heureuse élue s’appelle Yingying.

 

Sources : Japan Today, 2 novembre 2014, complaisamment relayé par la presse anglaise et française en 2017. (Sur une suggestion de Micot.)

 

 « Me and myself in my great big bed », Gloria Grahame dans Crossfire, 1947

24 avril 2022

#33

 Pour le meilleur et pour Shakespeare

Londres, 1600 – Swansea, 1807

Soucieux de transmettre un capital culturel à ses six enfants, le banquier Thomas Bowdler leur lisait chaque soir des scènes du théâtre anglais.  Devenu grand, le plus jeune fils, Thomas Bowdler Jr, fut étonné de trouver chez Shakespeare des passages choquants que le paternel avait sautés ou modifiés. « Mais, s’inquiéta-t-il, tout père saura-il se montrer aussi circonspect et judicieux que le mien ? » Il abandonna donc l’exercice de la médecine et ses recherches sur les fièvres intermittentes, pour consacrer les vingt dernières années de sa vie à une entreprise de salubrité publique plus importante : l’expurgation des trente-six pièces du barde de Stratford.

« Rien n’est ajouté au texte original ; mais les mots et expressions qui ne peuvent être prononcées à voix haute au sein de la famille ont été omises » : le Family Shakspeare, publié  à partir de 1807, connut un grand succès dans l’Angleterre victorienne, et la langue anglaise s’enrichit d’un nouveau verbe : to bowdlerize.

Dans l’affaire, trois femmes ont été bowdlerisées : la prostituée Doll Tearsheet (Dorothée Troue-Drap chez F.-V. Hugo), qui disparaît de Henry IV ; Harriet, la sœur et collaboratrice de Thomas, dont le nom ne figure pas sur la page de titre du Family Shakspeare ; et Elizabeth Trevenen, l’épouse dont il était séparé, invisibilisée dans Memoir of the Late John Bowdler, Esq., la biographie qui lui fut consacrée par son neveu en 1825, l’année de sa mort à l’âge de 70 ans.

 

Source : The Family Shakspeare, in which nothing is added to the original text…, 2e édition, 10 vol., 1819

 

Kim Novak et Rosalind Russell dans Picnic (Joshua Logan, 1958)

20 avril 2022

#32

 Dépollution verbale à haute pression

 La Courneuve 2005-Paris 2022

La société allemande Alfred Kärcher SE&Co KG, fondée en 1935 par un ingénieur de Stuttgart, a déposé en 1950 son brevet d’instruments de nettoyage à haute pression d’eau. En juin 2005, le ministre français de l’intérieur Nicolas Sarkozy déclare à la Courneuve son désir de « nettoyer la cité des 4000 au Kärcher », une expression qui, selon lui, « s’impose ». Début janvier 2022, Valérie Pécresse, candidate à l’élection présidentielle, déclare devant la presse son intention de « ressortir le Kärcher de la cave », un lieu où il aurait été entreposé trop longtemps, à des fins sécuritaires.

Courant janvier 2022, comme cela avait été le cas en 2007 puis en 2010, le groupe Kärcher s’insurge par communiqué de presse contre « l’usage inapproprié » du nom de la marque par les politiques. Selon l’entreprise, celle-ci « défend des valeurs citoyennes fortes » et pratique le mécénat culturel.

Ces « valeurs » de sécurité, de propreté et de citoyenneté sont-elles si incompatibles entre elles et contraires au bon usage du langage ? Oui, si l’on considère qu’une société de nettoyage a peu de choses à voir, comme elle le prétend, avec la notion politique de citoyenneté. Non, si l’on admet la nuance et les figures de style : si la majuscule à Kärcher désigne clairement la marque, son absence vide la querelle. Un frigidaire ne peut-il pas (en même temps) assurer sa fonction rafraîchissante tout en réchauffant une ambiance apéritive, dans le respect des valeurs écologiques ?

 

Sources : Le Monde du 11 janvier 2022 ; TF1 info, 14 janvier 2022, et autres médias nationaux.

Grand Larousse de XIXe siècle, t. 9

17 avril 2022

#31

 Carré noir

Paris, 1897-Weimar, 1908-Pétrograd, 1915

En 2015, à l’occasion du centième anniversaire de la fameuse toile avant-gardiste, la galerie Tretyakov de Moscou fit examiner aux rayons X le Carré noir sur fond blanc de Kazimir Malevitch, dont elle possède la version originale. Quelle ne fut pas la surprise des experts de découvrir, sur la marge blanche, une inscription autographe en russe : « Combat de nègres dans une cave » !

On avait donc affaire à un cas d’autocaviardage. Non que le créateur du suprématisme russe se souciât d’être accusé de suprémacisme blanc, mais sans doute parce qu’il souhaitait que restât implicite la référence au Combat de Nègres dans une cave pendant la nuit, le plus célèbre monochrome de la série publiée par Alphonse Allais en 1897 (voir Chronique #23).

Le peintre aurait pu trouver une autre source d’inspiration dans les pratiques de la censure tsariste (voir Chronique #9), ou peut-être dans l’entreprise menée par Elisabeth Förster-Nietzsche contre la publication de la correspondance de son défunt frère avec son ami Franz Overbeck. Les gardiens de la mémoire du philosophe avaient en effet obtenu de la justice que des pages entières de l’ouvrage fussent noircies, lui conférant ainsi un intérêt de curiosité et une beauté singulière.

 

Sources : The Guardian, 13 novembre 2015 ; Carl Albrecht Bernoulli, Franz Overbeck und Friedrich Nietzsche. Eine Freundschaft, Diederichs, Jena 1908 (sur une suggestion de Carlotta et Alberto).

 

 

Franz Overbeck und Friedrich Nietzsche, 1908, p. 383

13 avril 2022

#30

Éclipse du rayon vert

 Strasbourg, 1972-mars 2022 

Par la vertu d’un phénomène d’optique lié à l’atmosphère, le dernier rayon de soleil prend, par temps clair au bord de l’océan, l’aspect d’un éclair vert ; ce qui a donné lieu à une série de légendes. Inspiré par un mythe écossais, Jules Verne a publié en 1882 Le Rayon Vert, un roman sentimental. En 1986, sous le même titre, un film d’Éric Rohmer contient une discussion pédagogique sur la croyance au pouvoir que cet ultime rayon confère à son observateur : « lire dans ses propres sentiments et dans les sentiments des autres ». Marcel Duchamp en 1947 s’était également emparé artistiquement du mystérieux phénomène… Depuis 1972, la cathédrale de Strasbourg pouvait compter parmi ses attractions touristiques un semblable rayon qui, venu d’un vitrail aux jours d’équinoxe, projetait sur la chaire, et particulièrement sur le pied de Judas, un halo vert.

Mais quelques jours avant l’équinoxe de printemps 2022, au motif d’une restauration, la Direction Régionale des Affaires Culturelles, donnant suite à l’irritation du clergé devant un dévoiement de spiritualité au profit de l’ésotérisme, décide de placer dans le vitrail un verre translucide « pour supprimer ce phénomène ». Vif émoi dans la cité et notamment chez l’inventeur historique du rayon vert alsacien, l’ingénieur-géomètre Maurice Rosard, qui se dit « écœuré », et voit là une atteinte… « à la laïcité et aux Lumières ».

Devant l’émotion des Strasbourgeois, inquiets de l’impact négatif de cette suppression sur les flux de visiteurs, la DRAC, qui a su lire à temps dans les sentiments des autres, propose un compromis : « une patine réversible sera apposée sur le verre », pour laisser la Raison et le temps apporter leurs lumières.

 

Sources : Dernières Nouvelles d’Alsace, 21 mars 2022 ; « On nous supprime le rayon  vert », JT de TF1, 23 mars 2022 ; Le Figaro, 23 mars 2022. Sur une suggestion de Micot.

 

Illustration de Léon Benett pour Le Rayon Vert de Jules Verne

10 avril 2022

#29

Déchirer les rires Banania

Courbevoie, 1915-Paisley, 1910

La marque Banania fut créée en 1914. L’année suivante un tirailleur sénégalais hilare dessiné par Giacomo de Andreis en devint l’emblème ; on lui adjoignit bientôt l'expression « Y a bon », populairement associée auxdits tirailleurs. En 1977, après que Banania eut été vendu au groupe Clin-Midy, on abandonna logo et slogan. Léopold Sédar Senghor, qui trente ans auparavant, dans Hosties noires, avait menacé de « déchirer les rires Banania sur tous les murs de France », avait-il été entendu ?

Pas tout à fait. Quand le groupe Nutrial acquit à son tour Banania en 2003, ses dirigeants crurent judicieux de capitaliser sur l’attachement supposé des Français aux stéréotypes qui avaient bercé leur enfance, en ressuscitant le slogan « y’a bon ». Il fallut que le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) saisisse la justice pour que la fameuse phrase soit interdite en 2011, « sous quelque forme et quel que soit le moyen, la fabrication et la commercialisation de toute illustration sur laquelle elle apparaîtrait ». Le tirailleur, redessiné par Sepo en 1935, reste.

Il eut son équivalent outre-Manche. En 1895, Florence Kate Upton dessina pour un livre pour enfant une poupée de chiffon inspirée par les blackfaces des minstrel shows américains. Golliwog – visage charbonneux, lèvres épaisses, gros yeux ronds, cheveux hirsutes – fut très populaire et devint en 1910 le logo des confitures Robertson’s, donnant lieu à de nombreux produits dérivés. En 2001, les campagnes de protestation eurent raison du « Golly ! it’s good », dix ans avant le « Y’a bon ».

 

Source : www.banania.fr/lhistoire/

 

06 avril 2022

#28

 Prière de ne pas dégenrer

Paris-Lyon, 2006-2021

L’œuvre brève de la poétesse Louise Labé (1524-1566) fait son entrée en 2021 dans la collection de la Pléiade. L’édition est confiée à Mireille Huchon, une universitaire de la Sorbonne qui, depuis 2006, conteste que la Sappho de la Renaissance soit une fille de cordier lyonnais, dont l’existence est historiquement attestée par l’archive. Il conviendrait donc de désattribuer l’œuvre – canular ou imposture – en la réaffectant à divers auteurs de l’humanisme lyonnais, majoritairement masculins, dont des poèmes sont fournis en complément dans le volume. Exit Labé ?

À Lyon, dans les milieux académiques experts et militants, la riposte est engagée. Un duo de spécialistes prépare sa propre édition appuyée sur de nouveaux documents, conteste le préjugé social condamnant une humble provinciale du xvie siècle à l’inculture, prône l’imprégnation humaniste, élève la Belle Cordière, assimilée souvent à une courtisane, en incarnation du proto-féminisme. Quant à « la thèse de l’écriture transgenre », « on la trouve dans les œuvres de Louise Labé elle-même », selon cette lecture. « Louise Labé attaquée ! » s’indigne tde son côté la Société pour l’Étude des Femmes de l’Ancien Régime. Derrière cet attentat à valeur de symptôme (lequel révèle et cache à la fois), c’est un rude coup affectif porté aux efforts de désoccultation des femmes en littérature dans les universités françaises.

Une autre spécialiste désamorce ce « petit drame critique et génétique », au nom d’une conception moins romantique de l’authenticité. Une, double, réelle ou fictive, cis ou non-binaire, Louise Labé partage désormais le sort posthume d’Homère et de Shakespeare, génie inclus, sur papier bible.

 

Sources : Le Monde, 24 décembre 2021 ; « Louise Labé attaquée ! », dossier en ligne, SIÉFAR, 2014 ; Corinne Noirot, « L’œuvre de Louise Labé est-elle devenue inauthentique ? Et alors ? », Noésis n°22-23, 2014.

 

Jean Ipoustéguy, « Louise Labé et Maurice Scève » (1982), détail


03 avril 2022

#27

 Alexis Carrel, cet inconnu

Lyon, 8e arrondissement, 1960, 1969, 1996 et 2006

Voici un certain temps que la réputation d’Alexis Carrel a été ternie par la relecture de certaines pages de L’Homme, cet inconnu. Le prix Nobel de médecine en 1912 y affirme « l’inutilité de nos efforts pour améliorer les individus de mauvaise qualité » : il est peut-être temps que l’on seconde les effets insuffisants de la sélection naturelle par « un établissement euthanasique pourvu de gaz appropriés ».

Dans le 15e arrondissement de Paris, à Limoges, à Gatineau et à Montréal, Alexis Carrel a cédé la place à Jean-Pierre Bloch (président de la LICRA), Martin Luther King, Marie Curie et Rita Levi-Montalcini (tous trois prix Nobel), respectivement. À Lyon, où il fit ses études, la faculté de médecine Alexis-Carrel a été renommée en 1996 en l’honneur de René Théophile Hyacinthe Laennec, inventeur du stéthoscope et auteur d’un poème héroï-comique où nul n’a encore détecté d’eugénisme.

Dans cette entreprise internationale de rectification, Lyon se distingue. Le 24 janvier 2006, le conseil du 8e arrondissement a décidé de renommer « Berty Albrecht, résistante » la voie ouverte en 1960 sous le nom de « rue Alexis Carrel, chirurgien ». Mais les nouvelles plaques n’ont pas remplacé les premières : celles-ci ont été conservées, artisanalement barrées d’un trait de peinture en sautoir. Le passant est ainsi invité non pas à effacer Carrel de sa mémoire mais à s’interroger sur les raisons de sa disgrâce. Ses admirateurs se consolent de savoir qu’il existe toujours une île Alexis Carrel dans l’océan Austral et, tout aussi inhabité, un cratère Alexis Carrel sur la Lune.

 

Sources : Wikipédia, page « Alexis Carrel », rubrique « Dissociations », A. Carrel, L’Homme, cet inconnu, Plon, 1935, p. 359 et 1943, p. 381 ; R.T.H. Laennec, La Guerre des Venètes, posth., Masson, 1931