29 juin 2022

#52

 Dé-graffons l’infâme

Napoli, quartieri spagnoli

À Naples, depuis quelques années, le street art s’est greffé sur la coutume ancienne, pour ne pas dire antique, d’honorer les morts. Et chaque famille a les siens. 15 000 lieux de la ville sont ainsi investis par des fresques murales célébrant des délinquants, en lien principal avec la Camorra. Défenseurs du patrimoine artistique vivant et du respect dû aux défunts sont unis autour de la préservation des lares domestiques, des panneaux réalistes et des graffs contemporains.

Depuis juin 2021 cependant, préfecture de police et conseil régional de Campanie mènent une action de dépose et d’effacement de ces fresques, au motif qu’il n’y a pas à célébrer le crime et qu’il vaudrait mieux utiliser la même technique pour honorer la mémoire des victimes.

Deux obstacles à l’élimination des fresques d’infâmes persistent : Ugo Russo, délinquant de 15 ans, abattu en flagrant délit par un policier, relève bien du slogan « Verità e giustizia » apposé sous sa fresque, mais dans quel camp ? Montrer le visage de l’infâme pourrait avoir aussi un pouvoir de dissuasion.

 

Source : Stampa Torino, juin 2021

 

26 juin 2022

#51

Dans les fossés de l’Histoire

Fort-de-France, juillet 2018

Une rue du centre-ville de Fort-de-France a été éphémèrement renommée. Des autocollants ont recouvert les plaques de la rue Moreau de Jones pour rendre à celle-ci son ancien nom de rue des Fossés.

Ce geste était accompagné d’une affichette pédagogique, dont nous respectons l’orthographe : « Moreau de Jones : Colon née en Martinique, propriétaire dans la partie française de St Domingue. Était un des représentant des grands planteurs (béké) de la Martinique et de Saint-Domingue pendant la révolution française. C’est aussi un savant et un actif partisan de l’esclavage. »

Alexandre Moreau de Jonnès est né à Paris ; il avait 11 ans au moment de la Révolution française ; il s’est consacré à la lutte contre la fièvre jaune qui ravageait les Antilles, où il n’a jamais possédé un pouce de terrain. On le confond sans doute avec un certain Moreau de Saint-Méry (Médéric Louis Élie), historien des colonies françaises et avocat. Mais peu importe : ce n’est pas parce qu’il est innocent de ce dont on l’accuse, qu’il n’est pas coupable de quelque chose.

 

Source : France Antilles, juillet 2018

 

22 juin 2022

#50

 Prophète de l’invisible

Londres, juin 2022

Film et islam font rarement bon ménage. The Lady of Heaven d’Eli King, vient d’être déprogrammé au Royaume-Uni, puis interdit en Egypte, Irak, Iran et Pakistan. Le conseil marocain des oulémas présidé par Mohamed VI dénonce une « falsification flagrante des faits établis de l’histoire de l’Islam » ; le Conseil du Cinéma une œuvre « contraire aux constantes et aux sacralités du royaume ». La sensibilité outragée, sous couvert de « blasphème » lié à l’image proscrite du Prophète, vise le risque de ranimer la « déchirure » historique issue des clans opposés de l’Islam à sa mort en 622. La figure, générée par ordinateur, ne mentionne aucun acteur au générique. La Dame du Paradis, sa fille Fatima, est moins visible à l’écran que son époux Ali.

En 1976, pour échapper à la fatwa, M. Akkad, réalisateur de The Message (titre initial modifié Muhammad : Messenger of God), avait averti : « The makers of this film honour the Islamic tradition which holds that the impersonation of the Prophet offends against the spirituality of this message » et opté pour la non-figuration et l’absence de voix de Mahomet, de ses filles et de ses gendres. Une musique d’orgue suppléait au message ; les mots du Prophète étaient répétés par d’autres. Hassan II et le colonel Kadhafi avaient donné leur accord de tournage, pas l’Arabie saoudite. Nul n’avait prévu cependant que l’acteur Anthony Quinn, fût pris (à tort) par les sensibilités vulnérables pour l’incarnation de Mahomet, d’où émeute et même mort d’un journaliste et d’un policier.

La sortie du film iranien de Majid Madjidi, Muhammed, Messenger of God, en 2015, est plus pacifiée. Au lieu d’évoquer la succession difficile du Prophète, le réalisateur racontait sa naissance. Le monde entier aime les bébés.

 

Sources : "An Ambitious Religious Epic about Muhammad's Daughter", The Guardian, 30 mai 2022 ; Le Matin.ch et la Croix, 12 juin 2022.

 

Anthony Quinn sur le tournage de The Message

19 juin 2022

#49

 Sotte sagesse

State College, Pennsylvanie, avril 2021

Dans les universités américaines il faut quatre années pour obtenir un bachelor (licence). Les étudiants du cursus sont successivement désignés par les termes de freshmen, sophomores, juniors et seniors. Ces dénominations s’appliquent également aux quatre dernières années de l’enseignement secondaire (high-school). L’université publique de Penn State (Pennsylvania) a décidé de ne plus employer ces termes, qui sont l’héritage d’une « male-centric academic history » (une tradition universitaire phallocentrique).

Le terme de freshman est en effet male-specific (il exclut les femmes). Ceux de junior et de senior peuvent quant à eux être rapprochés d’une convention occidentale et masculine qui consiste à distinguer ainsi les fils et les pères. Le terme de upperclassmen, qui englobe juniors et seniors a le double inconvénient de pouvoir être interprété à la fois comme sexiste et classiste (classist). L’élimination de ce lexique binaire (binary) et genré (gendered) vise à rendre l’université plus inclusive (inclusive). Étudiants et étudiantes seront désormais désignés par les termes de 1st, 2nd, 3rd et 4th year.

Les raisons de l’élimination du terme sophomore ne sont pas explicitées par le comité qui propose ces changements. On ne sait donc pas s’il s’agit d’épargner aux étudiants concernés l’indignité des radicaux grecs sophos (sage) ou moros (sot), notions élitiste et discriminatoire, respectivement.

 

Source : Penn State University, Senate committee on curricular affairs, « Removal of Gendered & Binary Terms from Course and Program Descriptions », 27 avril 2021

 

15 juin 2022

#48

Vocation : clandestine

Saint-Germain-des-Prés, 1954-1994

Depuis George Eliot, l’adoption d’un pseudonyme masculin pour accéder plus commodément au statut d’auteur en s’affranchissant de la censure, déliée de l’identité civile de femme et épouse, est un grand classique du xixe siècle : Aurore Dupin devint ainsi George Sand ; Marie d’Agoult, Daniel Stern. En 1930, Anne Desclos prolonge et améliore la pratique en optant pour un prénom épicène (Dominique) et en tronquant le nom de sa mère (Auricoste) pour devenir l’exégète et l’éditrice, avec Thierry Maulnier, de deux anthologies poétiques. Un masque choisi pour dissimuler leur liaison extraconjugale mais qui se retourna contre l’auteur.

Ignorant l’identité de cet inconnu prénommé Dominique qui partageait la vedette avec le célèbre Maulnier sur la page de couverture d’une introduction à la poésie, le service de fabrication Gallimard biffa le nom d’auteur complet d’Aury, réduite à une « collaboration ». Abandonnée par cet amant écrivain mais promue dans la prestigieuse maison grâce au concours de Jean Paulhan, Aury maintint la pratique de la discrétion au point de susciter son agacement : « Un jour, Paulhan m’a dit : “enfin, c’est insupportable, vous trouvez moyen de faire remarquer que vous êtes effacée” ». Elle fera mieux encore.

En 1954, paraît chez Pauvert, avec préface de Paulhan, Histoire d’O, une œuvre sulfureuse sous la plume d’une inconnue, Pauline Réage, couronnée l’année suivante du Prix des Deux Magots. Pour faire face à la caméra, flanquée de deux complices, Albert Simonin et Raymond Queneau, l’autrice apparaît revêtue d’un voile. Le succès du film tiré d’Histoire d’O en 1975 relance le parfum de scandale. Aury/Réage/Desclos attendit 1994 pour lever complètement le mystère de l’unité dans la trinité.

 

Source : Angie David, Dominique Aury : la Vie secrète de l’auteur d’Histoire d’O, éd. Léo Scheer, 2006. (Sur une suggestion d’Aya.)

 

Café des Deux Magots : Pauline entourée d'Albert et Raymond

12 juin 2022

#47

 La part du lion

Washington, DC, 1962

On estime que le manteau en fourrure de léopard créé par Oleg Cassini pour Jackie Kennedy coûta la vie non seulement à deux ou trois représentants de l’espèce Panthera pardus mais, indirectement, à 250 000 de leurs congénères. La first lady était en effet la femme la plus imitée au monde. Quelques années plus tard, les États-Unis placèrent le félin sur la liste des espèces menacées, rendant illégale l’importation de sa peau. Bientôt, toute personne se risquant à se parer de la dépouille d’un animal sauvage encourut la réprobation publique. Et Oleg fit son mea culpa.

En revanche les motifs imitant les taches (ou rosettes) du léopard continuent à faire florès. C’est là une mode indémodable depuis les années 1780, quand apparurent en France et en Angleterre les tissus ainsi imprimés, qui suggéraient à la fois la sensualité du fauve et la pureté de Diane, la vierge chasseresse. Faut-il se réjouir de ce triomphe salutaire du faux, et de ce que l’avenir des manteaux à la Jackie soit encore plus sûrement menacé que celui des panthères ? Oui, mais non.

Une chercheuse britannique pense que l’omniprésence des fausses taches, créant l’illusion d’une riche population de léopards virtuels, détourne l’attention du sort des véritables bêtes. Caroline Good promeut l’idée d’une « species royalty », une redevance d’espèce, sous la forme d’un pourcentage prélevé sur le prix de tous les produits utilisant l’image des grands fauves (par exemple les trois lions du maillot de l’équipe de football d’Angleterre), taxe qui alimenterait un fonds pour sauver ces animaux de l’extinction.

 

Sources : Rebecca Mead, « Saving the cat’s pajamas », New Yorker, 28 mars 2022 ; Jo Weldon, Fierce, the History of Leopard Print, Harper, 2018 ; Caroline Good et alii, « Connecting the spots : Leopard print fashion and Panthera pardus conservation », Journal for Nature Conservation, juin 2021.

 

Sigmond Freudeberg et Louis Bosse, « La Matinée », c. 1780 (détail)

08 juin 2022

#46

 « Sur son cœur on lisait Personne »

(Paroles de Raymond Asso, interprète Marie Dubas, 1936)

Fondée en 1831 pour permettre à des étrangers de combattre au service de la France, la Légion étrangère constitua longtemps une exception mondiale de corps militaire autonome, distinct du mercenariat. Cette porte ouverte à l’engagement d’anciens rebelles voire déserteurs de leur pays d’origine au passé parfois trouble, débouchant sur la possibilité d’une « seconde vie », suscita un véritable mythe jusqu’en 1945, tant au cinéma qu’en littérature. Pierre Mac Orlan en dessine le type dans Quai des Brumes et dans La Bandera, sous les traits de Jean Gabin à l’écran.

Au xxie siècle, l’usage se systématise de proposer aux engagés – le contrat dure 5 ans non négociables –, une « identité déclarée » d’emprunt leur garantissant l’anonymat (changement de nom, prénom, date de naissance) avec pour conséquences des restrictions importantes en matière de droits civiques. Depuis 2015, le légionnaire peut au bout de 6 mois décider de récupérer son identité ancienne ou de garder la nouvelle. Désormais, l’immense majorité des légionnaires s’engagent sous leur identité réelle, sans souci de dissimuler leur passé.

La Légion double aujourd’hui sa communication officielle par un post plus direct : « Nous sommes à la recherche de gars solides qui aiment résoudre des problèmes partout dans le monde. » La seule oblitération concerne le genre. Pas de femme engagée dans la Légion à une exception notoire : l’Anglaise Susan Travers (1909-2003), collaboratrice rapprochée de Pierre Kœnig à Bir-Hakeim, longtemps effacée de l’Histoire pour des raisons privées.

 

Sources : www.legion-recrute.com ; Le Képi blanc, 25 juin 2021 ; Pierre Mac Orlan : Le Quai des Brumes (1927 et film de Marcel Carné en 1938) ; La Bandera (1931 ; et film de Julien Duvivier en 1935) ; Susan Travers, Tomorrow to Be Brave. A Memoir of the Only Woman Ever to Serve in the French Foreign Legion, 2000 (Tant que dure le jour, Plon, 2001).

 

  Les Morfalous (Henri Verneuil, 1984)

05 juin 2022

#45

Le nom du père

Paris, janvier 2022

Il est possible en France de changer un patronyme à consonance ridicule ou de franciser un nom étranger, au prix d’une procédure coûteuse et incertaine auprès du ministère de la Justice. Les motifs affectifs sont rarement acceptés. Une proposition de loi adoptée par l’Assemblée nationale simplifie ce parcours : une fois dans sa vie, tout citoyen majeur pourra demander à prendre un autre nom, sur simple démarche en mairie, sans avoir à se justifier. Mais attention : la procédure simplifiée demeure dans un cadre familial : c’est-à-dire qu’elle permet surtout à chacun de prendre le nom de sa mère. Toute fantaisie est exclue.

D’autres pays sont plus souples dans ce domaine. Aux USA, un magistrat local ne pourra refuser votre demande, sauf s’il s’agit de vous faire passer pour quelqu’un de célèbre, si le nom choisi est obscène ou insultant ou s’il contient des caractères autres que les lettres de l’alphabet. Cassius Marcellus Clay Jr est devenu Muhammad Ali en 1964 (il n’est d’ailleurs pas certain qu’il se soit donné la peine de faire la démarche administrative). Lew Alcindor (Ferdinand Lewis Alcindor Jr), le pivot des Lakers, suivit son exemple dix ans plus tard en devenant Kareem Abdul-Jabbar. Dans les deux cas le changement de nom est lié à la conversion de ces champions à l’islam, mais aussi, surtout, au refus du nom d’esclave imposé à leurs ancêtres, qui avait effacé leur identité africaine.

Sébastien Chenu, député RN du Nord, ne modifiera pas son nom ; il dénonce une réforme visant à « déconstruire l’identité et la famille ».

 

Source : Proposition de loi nº 768, 26 janvier 2022

 

« Beaucoup le sont mais peu le disent ».

Cimetière de Chazelles-sur-Lyon.

01 juin 2022

#44

Abolir le nom

Rome, 1er siècle p.C.

Dans le monde antique, l’apothéose, prélude à divinisation, précède parfois de très peu la chute dans l’infamie publique. La déconsécration d’un haut personnage, instruite officiellement par le Sénat post mortem reçoit le nom d’abolitio nominis et consiste à effacer les concernés des archives historiques en imposant les destructions de statues, le martelage de monnaie à effigie, la suppression au burin des inscriptions sur les bornes milliaires, etc. Pline le Jeune témoigne de cette saine furor : « Quelle joie de jeter à terre ces visages superbes, de courir dessus le fer à la main, de les briser avec la hache »…

Marc Antoine, Messaline, Néron (le premier empereur concerné), Domitien, Heliogabale subirent cette loi de rature ; à laquelle échappèrent Caligula et Caracalla, malgré la présence du perduellium et de la causa majestatis (crimes contre l’État) dans la liste des forfaits sanctionnables.

Mais la damnatio memoriae (désignation moderne) était assortie d’une clause importante : sa révision potentielle restauratrice du nom et de ses signes outragés. On passe ainsi de la contrainte à l’oubli du nom propre à l’oubli de son oubli, et à la possibilité d’une réhabilitation posthume, que peuvent espérer ceux qui sont aujourd’hui l’objet d’une amnésie punitive.

 

Sources : Pline, Panégyrique 52 ; J.-M. Pailler et R. Sablayrolles « Damnatio memoriae : une vraie perpétuité », Pallas n° 40, 1994. (Sur une suggestion de Micot)

 

Donald Trump quitte le musée Grévin, le 19 janvier 2021 (AFP)