30 octobre 2022

#69

 IOUPI !

Bartlesville, OK, 1950-France, 2022

Dans Storm Center, un film de 1956, Bette Davis est bibliothécaire dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, renvoyée par le conseil municipal pour avoir refusé de retirer des rayons un livre intitulé The Communist Dream. Le scénario de Daniel Taradash est inspiré par l’histoire vraie de Ruth Brown, employée d’une bibliothèque de l’Oklahoma.

On n’en est plus (ou pas encore) là en France, mais les bibliothèques sont soumises à des contraintes plus subtiles, au nom de l’intérêt public. Désormais tenues d’être des « troisièmes lieux » conviviaux et au plus près des attentes des usagers, tout en devant faire face à une surproduction éditoriale incessante, elles doivent régulièrement « désherber ». Cette pratique est régie par un principe, résumé par l’acronyme IOUPI, qui préside à l’élimination ou « désélection » des livres Incorrects, Ordinaires, Usés, Périmés, Inadéquats. Le souci de répondre à la demande (largement dictée par le marché) conduit à éliminer les œuvres jugées difficiles et les ennuyeux classiques, pour faire place aux best-sellers du moment.

Depuis 2006, une modification du code de la propriété publique autorise des entreprises privées à collecter (gratuitement mais sans verser un kopek) les livres ainsi désherbés, pour les revendre. Mais pas d’inquiétude : il s’agit d’une démarche vertueuse, sociale, solidaire, écoresponsable. Recyclivre, le premier vendeur français engagé de livres d’occasion, se targue de « faire avancer les choses pour l’homme et la planète tout en gagnant de l’argent ».

 

Sources : Éric Dussert, « Désherber les bibliothèques », Le Monde Diplomatique, novembre 2022 ; www.recyclivre.com/page/nos-engagements ; (chronique dédiée à Catherine G.)

 

 
« Tu devrais te battre pour le garder sur les rayons » :
Bette Davis dans Storm Center

26 octobre 2022

#68

À l’ombre des géants

Babylone, 1760 - Niort, 2022

« Dans la littérature du xviiie siècle, nous retenons Diderot, Rousseau, Voltaire… mais qui a entendu parler de Charles Tiphaigne ? C’est un écrivain génial […]. C’est pourquoi j’ai voulu lui rendre hommage en rééditant Giphantie, qui est l’une de ses œuvres marquantes. » Ainsi s’exprime dans un magazine d’assurance connu un expert suisse, portant à la connaissance de tous la mission scientifique censée être celle de l’université, et pointant une évidente disparité : l’évincement des minores par les majores, des moindres génies par les génies consacrés.

Pour réparer ces éclipses, son confrère Pierre Bayard déploie les grands moyens de l’uchronie critique dans Et si les Beatles n’étaient pas nés ? Il y étudie les mondes alternatifs où les auteurs de chefs-d’œuvre n’existent pas et met en valeur les œuvres dont ils nous ont injustement privés : ainsi, le lecteur s’éveille à la découverte d’un monde sans Rodin ni Shakespeare, sans Freud ni Mead, sans Kafka ni Proust ni Louise Labé. Ni Beauvoir : ce n’est pas la philosophe Simone que le jeune Jean-Paul rencontre au café à l’aube de leurs amours, mais Hélène, sa sœur cadette peintre, disparue des histoires de l’art. Distinguons l’œuvre empêchée de l’éclipsée, que le lexique de Bayard en fin d’ouvrage définit en ces termes : « œuvre que la renommée d’une œuvre concurrente a empêchée de connaître le succès qu’elle méritait et qu’elle rencontre dans des univers parallèles. »

Réparons donc l’effacement par l’imagination et le suivisme par ce que le premier expert nomme une « écologie de l’attention ». Celle-là même qui lui a échappé quand, cherchant un assureur français, il a suivi les conseils d’une amie : « “Va à la MAIF”. Je n’ai pas eu à réfléchir, mon attention a suivi la leur. »

 

Sources : Yves Citton, Maif Mag, octobre 2022 ; P. Bayard, Et si les Beatles n’étaient pas nés ?, éditions de Minuit, 2022.


[Charles Tiphaigne de La Roche,] Giphantie

23 octobre 2022

#67

Une erreur monumentale

New York, NY, avril 2018

En 1892, sept ans après la statue de la Liberté, une autre statue arrivait d’Europe dans le port de New York :  celle du docteur James Marion Sims. En avril 2018, elle était exfiltrée de Central Park. « Ce chirurgien philanthrope, fondateur du Woman’s Hospital de l’État de New York, a répandu la renommée de la chirurgie américaine dans le monde entier », assurait pourtant le monument.  Que s’est-il donc passé ?

Certes, le père de la gynécologie moderne avait mis au point un traitement de la fistule vésico-vaginale qui épargna à de nombreuses femmes souffrances physiques et détresse psychologique ; mais il semble qu’il ait négligé d’obtenir le consentement des esclaves sur lesquelles il mena des expériences sans anesthésie dans les années 1840. Certes, le jeune docteur avait établi un hôpital en Alabama pour y soigner la population noire, mais n’était-ce pas pour permettre aux esclaves de retourner plus vite à leur travail forcé ?

La ville de New York avait longtemps renâclé à toucher à la statue controversée ; non par  sympathie pour ce héros de la science déchu, mais de peur de déclencher une vague de demandes de déboulonnage ; laquelle ne manqua pas d’arriver après que, cédant aux protestations, on eut relégué l’objet de l’indignation dans un cimetière de Brooklyn.

 

Source : J. C. Hallman, « Will New York City finally tear down a statue? », Harper’s Magazine, novembre 2017

 

 

Last exit: Brooklyn

19 octobre 2022

#66

 Accidentologie picturale

Europe, 1497-2022

Selon une définition admise, « une œuvre perdue est une œuvre d’art attestée par des sources crédibles mais qui n’est présente dans aucun musée ou collection privée. » Cette perte, parfois consécutive à une destruction connue, peut être délibérée, accidentelle ou par négligence. L’examen de quelques cas atteste la possibilité de causes combinées, mais aussi la réapparition matérielle du perdu, voire l’existence d’une œuvre trouvée jamais perdue, par repentir du peintre ou sacrifice économique.

C’est ainsi que la Triton Collection de La Haye vient de s’enrichir d’une œuvre ni perdue ni connue, offerte par le hasard d’une vente : Le 14 juillet de Fernand Léger cachait à son dos une autre toile, de style différent, plus réaliste, qu’on décida de nommer Fumée sur les toits. Le cubiste désargenté n’avait pu user que d’un seul support. Variante de ce renoncement : Le Vieux Guitariste aveugle (1903) du jeune Picasso dissimulait dans sa trame La Femme perdue, baptisée et recréée en 2019 par un processus numérique, le neural style transfer. Mais l’acte imposé par la nécessité économique n’épuise pas la longue liste des trésors perdus par négligence, vengeance délibérée et/ou accident.

Outre le tristement volontaire « bûcher des vanités » de Savonarole (1497), citons un portrait de Cranach victime collatérale du bombardement de Dresde en 1945. Et surtout l’amputation malencontreuse de La Ronde de nuit de Rembrandt, découpée en 1715 lors d’un déménagement parce qu’elle ne passait pas par les portes, et dont certains fragments disparurent ensuite mystérieusement. Par bonheur (?), l’intelligence artificielle vient de révéler ce qu’elle avait dû être, prélude à une possible restauration.

 

Sources : Tf1info.fr, 9 octobre 2022 ; L’Obs, 27 septembre 2019 ; Connaissance des arts, 25 juin 2021 ; Wikipedia : « Œuvre d’art perdue ».

 

Personnages disparus de la Ronde de nuit

(connus d’après une copie du xviie siècle)

16 octobre 2022

#65

Pachtoune à mon bouddha

Afghanistan, vie- xxie siècle

Le 14 mars 2001, en application d’un décret du mollah Omar, deux bouddhas géants (55 et 35 m) sculptés dans une falaise à Bamiyan, qui avaient survécu pendant quatorze siècles aux vicissitudes politiques de la région, étaient dynamités. Si la condamnation de la « communauté internationale » fut unanime, tout le monde ne s’accorde pas sur le sens à donner à cette démolition.

La tentation était grande de voir là l’aboutissement logique de l’iconoclasme musulman ; les talibans auraient simplement été plus efficaces que leurs prédécesseurs, qui avaient déjà mutilé les têtes des statues, privées d’yeux et de nez avant même qu’elles ne fussent découvertes par les voyageurs occidentaux au début du xixe siècle. Mais dans ce cas, pourquoi les visages avaient-ils été arasés avec un tel soin ? On pense aujourd’hui que les bouddhas de Bamiyan n’ont jamais eu de visage, mais des masques en bois. D’ailleurs l’arrivée des talibans à Bamiyan en 1998 ne s’était pas immédiatement traduite par des actes de vandalisme. Il est possible que les deux bouddhas aient été les victimes collatérales d’une rivalité entre Pachtounes sunnites et Hazaras chiites, ces derniers ayant fait des statues monumentales un symbole de leur identité.

Après la première chute des talibans, fin 2001, il fut question de reconstruire les bouddhas à l’identique, et d’effacer ainsi l’acte destructeur ; de « nier la négation que représente leur anéantissement ». Le projet fut abandonné et il est peu probable que le nouveau régime de Kaboul soit soucieux de transformer en Disneyland la vallée de Bamiyan.

 

Source : Pierre Centlivres, « Vie, mort et survie des Bouddhas de Bamiyan (Afghanistan) », Livraisons de l'histoire de l'architecture, 17 | 2009

 

Niche du grand bouddha de Bamiyan, post-mars 2001

12 octobre 2022

#64

 Ne pas se laisser constater

 

 France, 1696-2022

 

Selon une étude récente, sur 396 ouvrages publiés en 1696, 236 le furent sous un nom différent de celui de l’auteur. La vigueur d’une mode dont les origines remontent à l’Antiquité, mais dont les motivations en littérature sont plurielles, souvent très instables, ne s’est pas démentie. Ainsi de ce Gérard ou Gérard de N *** ou G. de N., signant aussi Fritz lors d’une mission diplomatique, interné en 1841 en tant que Gérard de Nerval, pseudonyme le plus couramment choisi par le ténébreux Gérard Labrunie.

Les raisons de la partition entre état civil et identité auctoriale ont varié avec le temps. Au xviie siècle, les lettrés espagnols et italiens prirent le parti de se travestir en personnes séculières pour éditer leurs écrits libertins ou licencieux, plutôt que de les supprimer sous l’habit religieux. Au xxe, la prudence se fait très pragmatique. Marguerite Duras, auto-réduite en M.D., née Donnadieu, put tirer avantage à faire disparaître ce patronyme sous lequel elle avait cosigné un ouvrage de propagande pour le compte du Ministère des Colonies. Inversement, Louis Aragon (fils naturel d’un préfet Andrieux et d’une dame Toucas Massillon), ne choisit pas sa première identité d’auteur et de naissance – son prudent père s’en chargea –, mais changea son nom pendant la clandestinité en Jacques Destaing, Arnaud de Saint-Roman, Paul Watelet…

L’écrivain contemporain Camille de Toledo (né Alexis Mital) adopte ce pseudonyme pour rejudaïser sa filiation en l’exhibant, inversant par ce geste le masque de l’identité israélite perturbé par l’Histoire (Peretz devenu Perec ; André Strauss, Claude Vigée). Romain Gary (Ajar, etc.), expert en vire-voltes, livre ses raisons : « Il faut changer de nom tout le temps si on ne veut pas se laisser constater. »

 

Sources : Claudine Serre, dite Claudine Monteil : « Pseudonymie et littérature », L’Archicube n° 32, juin 2022 ; Claude Burgelin, Les Mal nommés : Duras, Leiris, Calet, Bove, Perec et quelques autres, Seuil, 2012.

 

 

L'Empire français, 1940

09 octobre 2022

#63

  Autocensure

« Je viens de supprimer deux paragraphes de mon prochain livre consacrés à la pratique du tricycle. J’ai eu peur que l’on y voie des allusions sexistes, racistes ou homophobes. Je parlais plus loin d’une libellule, mais vous pensez bien que j’ai également effacé ce passage litigieux ».

Aux auteurs qui, à la différence d’Éric Chevillard, ne seraient pas capables de détecter ce qui dans leurs écrits est de nature à heurter les lecteurs, certaines maisons d’édition proposent désormais des « sensitivity readers » (lecteurs en sensibilité) qui reliront les manuscrits pour y traquer les stéréotypes, « les problèmes de représentation et les paroles problématiques ». Car chacun sait que la littérature ne doit pas confronter le lecteur à ce qui est « problématique » ; de même que la salle de classe doit prévoir des « safe spaces » (espaces sécurisés) et des « trigger warnings » (alertes) qui protègeront les élèves sensibles de toute confrontation avec des idées autres que les leurs, de tout « acute dicomfort ».

La rubrique « Sensitivity readers » du site Planète diversité, qui proposait naguère les services (payants) de « relecteurs·trices français·e·s » n’est plus accessible (« Aïe ! cette page est introuvable ») : peut-être est-ce le signe que ce retour à une forme de censure préalable suscite en France plus d’hostilité que dans d’autres pays.

 

Sources : L’Autofictif, 5 septembre 2022 ; https://www.lesinrocks.com/ (1er décembre 2020) ; https://planetediversite.fr

 

 

Bob Mitchum s’autocensure dans The Big Steal (1949)

05 octobre 2022

#62

 Dégagisme lexicographique

 

Petit Larousse, Petit Robert, 1906-2022

 

La pratique des vide-greniers et vide-maisons ne connaît pas la crise, à l’image de la Braderie de Lille : chaque année, on dégage les placards et les armoires de leurs rogatons ou objets moins désirés, on fait place nette pour du neuf ou une trouvaille chinée chez le voisin. Ainsi des dictionnaires, qui secouent annuellement la breloque lexicale vieillissante, éliminent quelques entrées avec précaution pour recevoir de nouveaux locataires. Mais où vont donc les mots pour mourir (10 000 supprimés depuis 1906 par le Petit Larousse) ? Qui les euthanasie ? Qui contrôle les naissances et insertions des 18 000 ajoutés dans ce même dictionnaire depuis cette date ?

Car déséquilibre il y a dans ces flux migratoires : en France, seul le Petit Robert a décidé d’appliquer une politique conservatoire et patrimoniale zéro déchet, tout en se montrant libéral en matière d’intégration. Chez Larousse, 150 mots font leur entrée annuelle, au terme d’enquêtes de terrain pour accréditer leur mobilisation active, tandis qu’un comité de trois à quatre exterminateurs se réunit tous les dix ans pour déloger les dinosaures. Autre déséquilibre : les médias s’intéressent d’ordinaire plus – à charge ou décharge – aux entrants (selfie, woke, chelou…) qu’aux sortants (crapoussin, avénage, amusoire, cacade…), plus aux maternités qu’aux EHPAD.

Et si, en ces matières, conservateurs et dégageurs se faisaient de temps en temps  un « baiser Lamourette» (« se dit d’une réconciliation, d’une alliance de courte durée »), si possible pas trop « patte-pelue » (hypocrite, sournois) ? Car attention, certains vieux reviennent déjà frapper à la porte du langage et des dictionnaires, tels « thune » ou « daron ».

 

Sources : Bernard Cerquiglini, Les Mots disparus de Pierre Larousse, Larousse, 2017; Le Figaro, 30 janvier 2020 ; « Les mots se cachent-ils pour mourir ? » ; Télérama, 12 mai 2022.

 

Anna Karina et Eddie Constantine dans Alphaville (1965)

 

02 octobre 2022

#61

Saint Joe décanonisé

State College, Pennsylvanie, 2012-2017

Joe Paterno est l’entraîneur de football américain universitaire qui a remporté le plus de victoires (409), au cours d’une carrière qui s’étendit de 1964 à 2011, à la tête des Nittany Lions, l’équipe de l’université de Penn State. En 2001, on érigea une statue en bronze de JoePa (ou St. Joe) devant Beaver Stadium, l’enceinte de 110 000 places théâtre de ses exploits. En juillet 2012, six mois après sa mort, la statue fut « transportée en un lieu sûr ». Que s’était-il passé ?

Pendant une quinzaine d’années un assistant de Paterno s’était rendu coupable d’abus sexuels sur des mineurs. Accusés d’avoir couvert le scandale, le président de l’université démissionna et Paterno fut renvoyé ; une lourde sanction financière fut infligée. La NCAA (National Collegiate Athletic Association) décida en outre d’effacer des tablettes les 112 victoires remportées par le coach légendaire entre 1998 et 2011. C’est un peu comme si la victoire d’Austerlitz était rétrospectivement annulée parce que le maréchal Lannes avait molesté un jeune tambour.

En 2015, la plupart des sanctions furent à leur tour annulées par la justice. Les victoires furent rendues à feu Paterno. La statue n’a pas été réinstallée.

Source : New York Post, 16 janvier 2015

 

Paterno mis à l'index