30 novembre 2022

#78

 Printemps silencieux

Canada et Californie, 1962-2022

Deux cris d’alarme de chercheurs ont retenti dans l’anthropocène : en 1962 Silent Spring de la biologiste Rachel Carson dénonçait la décimation des populations d’oiseaux par les pesticides ; depuis 1979, le bioacousticien Bernie Krause constitue une banque sonore mondiale pour conserver les paysages en voie d’extinction, toutes espèces confondues. « Ce sont des fossiles acoustiques. Et ceux qui restent sont très appauvris et en concurrence avec tous les sons produits par l’homme. » N’a-t-on pas longtemps accordé plus de prix à la vue qu’à l’ouïe, ignorant que ce sens est vital pour l’orientation et la reproduction de la plupart des espèces ?

Grâce aux moyens technologiques actuels, la Raincoast Conservation Foundation, en Colombie-Britannique, se donne désormais pour mission d’enregistrer les « biomes » (milieux naturels de la Terre) les plus vierges possibles. Vingt-sept isolats sont à ce jour référencés dans sa base qui vise, par contraste, à traiter le point suivant : qu’arrive-t-il à un paysage sonore lorsqu’une espèce disparaît ? Une autre vient-elle prendre sa place ou reste-t-elle vide ?

Car le péril interespèces menace. Il faut sauver le bébé beluga du vacarme produit par l’industrie humaine, qui empêche sa maman d’entendre son appel de contact, à l’origine d’une hécatombe dans l’estuaire du Saint-Laurent depuis 2008. Mais gare aussi à l’assourdissante crevette-pistolet qui colonise les massifs coralliens, pour le grand bonheur des larves d’huîtres séduites par une piste sonore favorable à leur propre nidation, mais fatale aux poissons, que le bruit empêche de s’accoupler. L’espoir réside-t-il dans la diffusion de sons-fantômes disparus par haut-parleurs au fond de la mer pour reconstruire la grande symphonie de la diversité?

 

Sources : Courrier international n° 1672, nov. 2022, p. 52-53 ; Canadian Geographic, Ottawa, canadiangeographic.ca.

 

 
 
Dessin de Marc Jailloux d’après deux illustrations

d’Édouard Riou pour Vingt Mille Lieues sous les mers

27 novembre 2022

#77

 Invisibilisation à l'irlandaise

Ballinrobe, 1880 – Doha, 2022

En novembre 1880, Le Figaro manifestait déjà sa proverbiale sympathie pour la condition des travailleurs en relatant « un fait sans précédent » survenu à Ballinrobe, dans le comté irlandais de Mayo, « où règne la paresse, l’ivrognerie et la malpropreté à un degré unique dans le monde entier ». Le courageux capitaine Boycott, qui menaçait d’expulsion les fermiers mauvais payeurs sur les terres de Lord Erne dont il était l’intendant, a été « mis en interdit absolu, aucun ouvrier ne consent à travailler pour lui, aucun marchand ne veut lui vendre la moindre provision ». Ruiné, Charles Boycott quitta bientôt l’Irlande. Il n’est pas certain qu’avoir enrichi la langue l’ait consolé.

Cette forme déloyale de protestation fomentée par la Land League, venait tout juste d’être théorisée par Charles Stewart Parnell dans un discours du 19 septembre 1880 : plutôt que d’assassiner l’homme qui a pris la place d’un fermier expulsé, disait-il à une foule prête à en découdre, « évitez-le quand vous le croiserez dans la rue, au marché et même à  l’église ; en l’isolant du reste du pays comme jadis les lépreux, vous lui montrerez combien vous détestez le crime qu’il a commis ». Parnell (qui n’emploie pas le mot boycott) n’appelle pas à agir contre le propriétaire injuste mais à invisibiliser ceux qui profitent de l’injustice, en refusant même d’exercer contre eux une violence qui serait une façon de reconnaître leur existence.

Aujourd’hui quelques bonnes âmes annoncent qu’elles boycotteront le mondial de foot au Qatar. Mais on voit combien le sens du mot a été perverti : il s’agit d’un acte individuel visant à soulager sa propre conscience, non plus d’une action collective « chrétienne et charitable qui donne au coupable l’occasion de se repentir » (Parnell).

 

Sources : T. Johnson ; « Correspondance anglaise », Le Figaro, 17 novembre 1880 ; en.wikipedia.org/wiki/Charles_Boycott

 

Charles Stewart Parnell (Police Gazette, New York, 1881)

23 novembre 2022

#76

 Éclipses, ellipses et reniements

Ce blog a déjà rapporté les cas biographico-artistiques de l’auto-éclipse définie par P. Bayard comme « effacement d’une œuvre par son auteur.e, en raison du succès rencontré par une autre de ses productions » et, plus définitivement, de l’auto-dissolution. Ainsi de la chanson : comment survivre à « Tout doucement » se demande encore la Ghanéenne Bibie après son tube de 1985 ? Même inquiétude pour la trop bien nommée Desireless éternellement associée à « Voyage, voyage ». Plutôt que de s’auto-dissoudre par suicide (Dalida), une chanteuse peut renaître sous d’autres atours, comme Caroline Loeb, passée de « C’est la ouate » (1987) à la mise en scène de théâtre et au stylisme. Une transition identitaire qui exige parfois, en d’autres domaines, des biffures dans le curriculum vitae.

Non concernée par l’auto-éclipse du fait de son absence de notoriété littéraire, et peu tentée par l’idée d’une auto-dissolution imminente, Delenda a reçu la semaine dernière de la part de son éditeur la suggestion suivante à l’occasion de sa première œuvre de fiction : « Est-il bien nécessaire d’ajouter une petite note bio-bibliographique ? Je ne voudrais pas que votre carrière universitaire détourne certains lecteurs du livre. Crainte peut-être infondée. » Delenda prit donc le parti raisonnable de taire sa vie antérieure encombrante et honteuse.

A-t-on assez remarqué que, lorsqu’un professeur écrit une tribune de presse ou donne un entretien, il devient magiquement « critique » ou « essayiste » ? Et si d’aventure il est auteur, le voici romancier tout court. Seules quelques pétitions ciblées osent encore nommer le métier desireless du moment : universitaire. Delenda savoure de rajeunir abrégée en primo-écrivaine.

 

Sources : Chronique de l’oblitération, #68 et #16 ; Bibie, « Tout doucement », 1985 ; Desireless, « Voyage, voyage « , 1987 ; C. Loeb, « C’est la ouate », 1987

 

  Velasquez, Les Larmes de Saint Pierre  (vers 1619), coll. privée

20 novembre 2022

#75

 Bibelots d’inanité sonore

Stuttgart, Maranello, 2021

Parmi les vertus supposées des véhicules électriques, la moins contestable semblait être son silence. On allait enfin être débarrassé des bruits dont, depuis plus d’un siècle, les moteurs à explosion emplissent nos villes et nos campagnes ; on allait à nouveau entendre le pépiement des oiseaux et l'ahanement du joggeur. Or les voitures électriques continuent à émettre force bruissements, sifflements et frottements (freins, pneus) ; si bien qu’à une certaine vitesse, elles sont presque aussi bruyantes que leurs homologues à essence. On objectera qu’en ville, à vitesse réduite, elles sont quasiment silencieuses. Certes, mais c’est précisément là que le bât blesse.

Car le bruit d’un véhicule fournit au piéton ou au cycliste une somme d’informations salutaires sur sa vitesse, sa distance, sa direction. C’est pourquoi, depuis le premier juillet 2019, une directive européenne exige que toutes les nouvelles automobiles électriques soient équipées d’un « avertisseur piéton » qui s’active automatiquement quand on roule à moins de 20 km/heure. Des artistes cotés sont, paraît-il, recrutés pour composer des acoustic vehicle alerting systems (AVAS), mélodies diffusées par haut-parleurs, dont la concurrence promet une jolie cacophonie urbaine.

Aux USA, la NFB (fédération nationale des aveugles) fut à l’origine du Quiet Cars Bill, voté dès 2010. Mais le souci du bien public et des populations fragiles n’est pas la principale motivation des constructeurs. Chez Porsche, chez Ferrari, par exemple, on tient surtout à perpétuer la « griffe sonore », inséparable, dit-on, du plaisir de la conduite sportive : les ingénieurs travaillent à reconstituer artificiellement le vrombissement des modèles traditionnels. La voiture finirait, pas son bruit.

 

Source : John Seabrook, “On alert”, New Yorker, 8 août 2022

 


L’Affaire Tournesol (1956)

16 novembre 2022

#74

 Refuges de la littérature

Collège de France, 1978-2006

« La littérature, c’est ce qui s’enseigne : un point c’est tout », professait, péremptoire ou malicieux, le critique Roland Barthes dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 1977. Un aphorisme qui semblait installer un lien consubstantiel entre la chose littéraire et l’école. Encore fallait-il s’entendre sur le terme de littérature, d’emploi aussi périlleux que les couples ennemis qu’il dresse à chaque énoncé du mot : création contre histoire littéraire, philologie contre poétique. À ce débat pluriséculaire s’ajoute désormais celui que sociologie et didactique enfoncent dans le coin de la relation entre littérature et école, qu’elles entendent « dénaturaliser ».

Antoine Compagnon, disciple de Barthes et à son tour conduit à tenir leçon devant le Collège, le constatait en 2006 : « le lieu de la littérature s’est amenuisé dans notre société depuis une génération : à l’école, où les textes documentaires mordent sur elle, ou même l’ont dévorée ». Où est donc passée la littérature, et où est son refuge, si l’on ne se résigne pas encore à la dire en voie de disparition ?

Pas dans les études littéraires en tout cas, selon le diagnostic du docteur-normalien Baptiste Dericquebourg. Ce dernier invite à supprimer l’enseignement de la philologie et de l’histoire littéraire, tel Paul Valéry en 1937 visant « ces messieurs [qui] ne servent à rien, ne disent rien. […] Ils ne se doutent même pas de quoi il est question : le problème lui-même leur est étranger. » L’espoir serait-il dans des officines payantes de création accueillantes aux déçus de l’université ou, au sein même de celle-ci, quand l’écrivain est invité à se faire chercheur-professeur ? À moins qu’il ne s’agisse toujours pas de littérature.


Sources : R. Barthes, Leçon, Seuil, 1978 ; A. Compagnon, Leçon inaugurale du 30 novembre 2006 ; A. Belhedjin et L. Perret, L’Extrait et la fabrique de la littérature scolaire, Peter Lang, 2020 ; « Faut-il supprimer les études littéraires dans l’université française ? », wwwartisansdelafiction.com, 29 août 2022.

 

 
Arche de Noé (Chapelle de l'église San Maurizio, Milan, (détail)

13 novembre 2022

#73

 Hic fui

Genève, 1760 - Milan, 2022

Pendant l’été 1760, Casanova lit coup sur coup deux inscriptions dans des auberges helvètes. La première sur le mur du « lieu », parmi « les bêtises qu’on voit toujours dans ces endroits-là, à droite et à gauche », le met en garde contre les risques que présenterait une relation trop étroite avec une servante nommée Raton ; la seconde, gravée treize ans plus tôt sur une vitre avec la pointe d’un diamant, fait renaître le souvenir d’une certaine Henriette, aimée et oubliée.

Ces messages ont depuis longtemps disparu, en même temps que leur support, et il n’y a guère que les casanovistes les plus dévoués pour s'en émouvoir. Mais après avoir longtemps été considérés comme une forme de vandalisme narcissique, les graffitis – inscriptions exécutées par un particulier sur une surface publique, généralement verticale (on réserve volontiers le mot tag aux réalisations contemporaines) – sont aujourd’hui l’objet d’un intérêt nouveau. En même temps qu’ils le dégradent, ils ajouteraient une valeur historique au monument ainsi décoré, voire constitueraient une forme autonome de street art.

Aussi, tandis que les municipalités forment des brigades anti-tags, équipées de produits dégraffiteurs tels Grafnet Bio, Decauto, Mask Tag, Décafeutre ou Detag, des historiens militent-ils pour que la restauration des monuments respecte les traces laissées au cours des siècles par les visiteurs. Une troisième voie est ouverte en Italie, où les touristes, à Florence, à Milan, peuvent désormais inscrire sur des tablettes numériques les messages qu’ils sont invités à ne plus graver dans la pierre.

 

Sources : Casanova, Histoire de ma vie, vol. 6, chap. 8-9 ; R. Sarti, Stones, Castles and Palaces to Be Read […], JEMS, 2020 ; www.lagazettedescommunes.com/454658/brigades-anti-tags ; voir nos chroniques n° 10, 38, 52, 54

 

 

09 novembre 2022

#72

Gesticulation rééducative

Université Lyon2, mars 2022

Pour l’Encyclopédie (1757), « gesticuler » s’entend des « gestes affectés, indécents, ou trop fréquents » et désigne un défaut d’éloquence laissant percevoir toute sa différence avec la déclamation. En 1998, l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma partage encore cet avis : « Ce ne sont pas par ses discours et ses gesticulations mais par le silence et le sérieux que le sage se distingue dans l’assemblée ». En dehors de la pantomime muette, le mot ne semble revêtir qu’un sens péjoratif, même en argot militaire où il signifie « montrer ses forces sans les utiliser dans un but d’intimidation ».

En 2006 cependant, en contexte universitaire, la parole remplace le geste pour dé-silencier l’intimidation et adoube une forme-genre d’« expression directe », qui « ne nécessite aucune compétence théâtrale » de la part des participants et vise à « rendre sensible une émotion politique ». La conférence gesticulée, parfois agrémentée d’un café gesticulé, s’invite sur les campus comme un outil nouveau d’ « éducation populaire militante », destinée à mêler savoirs « chauds » (perceptions, vécus, ressentis) et savoirs « froids » (académiques). Sans tiédeur, mais avec « orage », selon le site de référence L’Ardeur, il s’agit de « transgresser la légitimité (toujours contestée) à parler en public », mais surtout de « dévoiler, démonter, questionner et analyser les mécanismes d’une domination ».

Sur le campus de Bron, ville où mourut Kourouma en 2003, on put ainsi en mars prendre un café gesticulé écoféministe « en avoir ou pas » ; rechercher-agir, conférer, gesticuler l’identité française avec J’aurais dû m’appeler Aïcha, pour « partager une prise de conscience et accompagner le public dans la révélation de celle-ci ».

 

Sources : agenda université Lyon2 ; www.ardeur.net ; A. Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages.

 

 

Jane Fonda et Lawrence Harvey dans Walk on the Wild Side (1962)

06 novembre 2022

#71

 MABIMG+

Gonville and Caius College, Cambridge, 1559-2022

Quand le docteur Caius refonda Gonville College, en 1559, il stipula qu’on n’admît aucun étudiant « muet, aveugle, boiteux, infirme, mutilé, gallois, ou souffrant d’une maladie grave ou contagieuse ». Point n’était besoin de préciser que les femmes n’étaient pas non plus les bienvenues. John Caius se retournerait dans son caveau (situé dans la chapelle du collège) s’il savait que celles-ci, dont quelques Galloises, fréquentent depuis 1979 le vénérable établissement de Cambridge.

Et il se retournerait une seconde fois (retrouvant peut-être sa position initiale) s’il savait qu’il y a désormais suffisamment de Caians LGBT+ pour tenter d’interdire la présence d’Helen Joyce dans l’enceinte du collège et la tenue d’une conférence-débat opportunément intitulée : « Criticising gender-identity ideology: what happens when speech is silenced ». Helen Joyce est l’auteur de Trans: When Ideology Meets Reality (2021), où elle critique l’activisme transgenre.

En tant qu’alumnus, Sig a reçu la semaine dernière un message de Pippa Rogerson, master du collège, expliquant pourquoi la conférence n'a pas été annulée : « We did not consider a cancellation. Free speech is fundamental and disagreeing is part of academia. Students are encouraged to engage in challenging discussions about difficult topics at university and at Caius. The event took place on Tuesday 25 October. I hope it is possible for reasonable people to disagree and that freedom of expression is available to everyone. »

 

 
John Caius, M. D.

02 novembre 2022

#70

 Point de non-retour

Athènes, – 447 - 2022

En 1802 un décret ottoman – en version italienne – stipule que les antiquités d’Athènes (alors sous domination turque) pouvaient être « vues, contemplées et dessinées », voire allégées de « qualche pezzo di pietra » ». Cet acte ouvrait la voie à l’ambassadeur de Grande-Bretagne pour faire sortir de Grèce 200 caisses de marbre, 12 statues de fronton, 13 métopes, 156 plaques de frise et lancer une des plus longues guerres de restitution de l’histoire de l’art.

Lord Elgin n’avait pas envisagé initialement la dépose des œuvres ; relevés et dessins l’auraient contenté, mais, devant les coûts imposés par les artistes, il se laissa convaincre de mener l’expédition « pour faire progresser le bon goût » et « avancer la littérature et les arts ». Opinion non partagée par Byron, qui, en 1812, invective ce « spoiler » pire que « le Goth, le Turc et le Temps ». Pire que les chrétiens transformant le Parthénon en église au Ve siècle ? que les Ottomans et leur mosquée en 1456 ? que le Vénitien Morosini et sa poudrière en 1687 ? En 1986, la Ministre de la culture Melina Mercouri lança un vibrant appel international : « Rendez-nous nos métopes ». Le British Museum, qui acheta  l’ensemble en 1816 au lord ruiné, reste toujours de marbre.

Entretemps la chronique du Parthénon s’est enrichie d’une nouvelle controverse esthétique. Fidèle à la Charte de Venise (1964) qui enjoint aux acteurs du patrimoine d’appliquer son article 9 (« la restauration s’arrête là où commence l’hypothèse »), la reconstitution du monument substitue des pierres blanches aux parties manquantes. Mais en exhibant le perdu et la discontinuité, on soulève une autre question : « Quand y a-t-il Parthénon ? ».

 

Sources : Wikipedia, « Parthénon » ; G. G. Byron, Childe Harold's Pilgrimage, canto II, st.11-12 ; S. Dawans et C. Houbart, « Quand y a-t-il Parthénon ? : l’identité du patrimoine face aux attentes et aux intentions », Nouvelle Revue d’esthétique, 2018. (Sur une suggestion de Vaugelas.)

 

  Marbre Elgin au British Museum