Printemps silencieux
Canada et Californie, 1962-2022
Deux cris d’alarme de chercheurs ont retenti dans l’anthropocène : en 1962 Silent Spring de la biologiste Rachel Carson dénonçait la décimation des populations d’oiseaux par les pesticides ; depuis 1979, le bioacousticien Bernie Krause constitue une banque sonore mondiale pour conserver les paysages en voie d’extinction, toutes espèces confondues. « Ce sont des fossiles acoustiques. Et ceux qui restent sont très appauvris et en concurrence avec tous les sons produits par l’homme. » N’a-t-on pas longtemps accordé plus de prix à la vue qu’à l’ouïe, ignorant que ce sens est vital pour l’orientation et la reproduction de la plupart des espèces ?
Grâce aux moyens technologiques actuels, la Raincoast Conservation Foundation, en Colombie-Britannique, se donne désormais pour mission d’enregistrer les « biomes » (milieux naturels de la Terre) les plus vierges possibles. Vingt-sept isolats sont à ce jour référencés dans sa base qui vise, par contraste, à traiter le point suivant : qu’arrive-t-il à un paysage sonore lorsqu’une espèce disparaît ? Une autre vient-elle prendre sa place ou reste-t-elle vide ?
Car le péril interespèces menace. Il faut sauver le bébé beluga du vacarme produit par l’industrie humaine, qui empêche sa maman d’entendre son appel de contact, à l’origine d’une hécatombe dans l’estuaire du Saint-Laurent depuis 2008. Mais gare aussi à l’assourdissante crevette-pistolet qui colonise les massifs coralliens, pour le grand bonheur des larves d’huîtres séduites par une piste sonore favorable à leur propre nidation, mais fatale aux poissons, que le bruit empêche de s’accoupler. L’espoir réside-t-il dans la diffusion de sons-fantômes disparus par haut-parleurs au fond de la mer pour reconstruire la grande symphonie de la diversité?
Sources : Courrier international n° 1672, nov. 2022, p. 52-53 ; Canadian Geographic, Ottawa, canadiangeographic.ca.
d’Édouard Riou pour Vingt Mille Lieues sous les mers








