Se faire un prénom
Weimar, 1714- Doha, 2022
À quelques heures de la finale de la Coupe du monde de foot à Doha, interviewé sur une radio publique, Philippe Delerm déclarait toute sa confiance envers « Lilian Thuram », dont le jeune talent renforcerait les Bleus contre l’Argentine. Le lapsus pour désigner Marcus T., fils dudit, sonne ironiquement dans la bouche de l’écrivain, dont le fils Vincent sut se faire un prénom pour sortir en chanteur de l’ombre paternelle.
Car ils sont légion tous ces fils et filles de, qui n’eurent le choix qu’entre disparaître de l’espace médiatique, changer d’identité ou relever le défi de la concurrence par le prénom. Un comble paradoxalement réussi pourrait avoir été atteint par les deux Alexandre Dumas, père et fils engagés sur le même terrain de la littérature, déjouant par homonymie la malédiction des seconds. Les familles Chedid et Higelin sont aussi exemplaires de ces enfants de la balle promis à une obscurité relative jusqu’à la singularisation par le talent ou le contournement. La poétesse Andrée Chedid enfanta un compositeur-chanteur, Louis, dont le fils Matthieu chante et compose sous le nom de M. ; Arthur H., fils de Jacques Higelin, se réinvente en conservant l’initiale du patronyme entièrement rétabli par ses propres enfants chanteurs (Ken et Izia).
Âpre fut le chemin de Michael Douglas, fils de Kirk ; douloureux celui de Romy Schneider, fille de Magda ; quasiment impossible celui d’Anthony Delon, fils d’Alain ; encore indécis celui de Victor Belmondo, fils de Paul Belmondo, petit-fils de Bébel, lui-même fils du sculpteur Paul Belmondo. Quant à Carl Philipp Emanuel Bach, plus célèbre en son temps que son père Jean-Sébastien, il peine aujourd’hui à démentir l’apocryphe prophétie : « C’est du bleu de Prusse, ça se décolore. »
Sources : interview de Philippe Delerm, France Info, 18 décembre 2022 ; Gilles Cantagrel, Bach en son temps, Hachette, 1982







