28 décembre 2022

#86

Se faire un prénom

Weimar, 1714- Doha, 2022

À quelques heures de la finale de la Coupe du monde de foot à Doha, interviewé sur une radio publique, Philippe Delerm déclarait toute sa confiance envers « Lilian Thuram », dont le jeune talent renforcerait les Bleus contre l’Argentine. Le lapsus pour désigner Marcus T., fils dudit, sonne ironiquement dans la bouche de l’écrivain, dont le fils Vincent sut se faire un prénom pour sortir en chanteur de l’ombre paternelle.

Car ils sont légion tous ces fils et filles de, qui n’eurent le choix qu’entre disparaître de l’espace médiatique, changer d’identité ou relever le défi de la concurrence par le prénom. Un comble paradoxalement réussi pourrait avoir été atteint par les deux Alexandre Dumas, père et fils engagés sur le même terrain de la littérature, déjouant par homonymie la malédiction des seconds. Les familles Chedid et Higelin sont aussi exemplaires de ces enfants de la balle promis à une obscurité relative jusqu’à la singularisation par le talent ou le contournement. La poétesse Andrée Chedid enfanta un compositeur-chanteur, Louis, dont le fils Matthieu chante et compose sous le nom de M. ; Arthur H., fils de Jacques Higelin, se réinvente en conservant l’initiale du patronyme entièrement rétabli par ses propres enfants chanteurs (Ken et Izia).

Âpre fut le chemin de Michael Douglas, fils de Kirk ; douloureux celui de Romy Schneider, fille de Magda ; quasiment impossible celui d’Anthony Delon, fils d’Alain ; encore indécis celui de Victor Belmondo, fils de Paul Belmondo, petit-fils de Bébel, lui-même fils du sculpteur Paul Belmondo. Quant à Carl Philipp Emanuel Bach, plus célèbre en son temps que son père Jean-Sébastien, il peine aujourd’hui à démentir l’apocryphe prophétie : « C’est du bleu de Prusse, ça se décolore. »

 

Sources : interview de Philippe Delerm, France Info, 18 décembre 2022 ; Gilles Cantagrel, Bach en son temps, Hachette, 1982


Marcus et Carl Philipp Emanuel

25 décembre 2022

#85

 Un  Petipa pour l’humanité

Berlin, hiver 2021

L’hiver dernier, 2021, les amateurs berlinois de Piotr Ilitch Tchaïkovski furent privés du ballet de Casse-Noisette. Christiane Theobald, alors directrice par interim du Staatsballet, jugeait en effet que certains éléments du traditionnel Nussknacker « posent problème ».

Plus que la musique du compositeur russe, c’est la chorégraphie, signée par le Marseillais Marius Petipa pour la création du ballet en 1892 au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, qui était dans le collimateur de la Kulturmanagerin. Sont plus précisément jugées problématiques deux danses exotiques du Royaume des Délices à l’acte 2 : la danse chinoise du thé et la danse arabe du café.  La sensibilité des spectateurs pourrait être blessée par la représentation de poussiéreux stéréotypes ethniques.

Mais certains n’apprécient pas qu’on décide à leur place de ce qui pourrait les blesser. La  violoniste Zhang Zhang n’y va pas avec le dos de ses baguettes : « Ceux qui prétendent que Casse-Noisette est raciste envers les Chinois sont ignorants et arrogants : les compagnies chinoises le présentent régulièrement au public chinois ; le véritable acte raciste, c’est l’interdiction de ce ballet en notre nom. »

 

Source : Le Figaro, 1er décembre 2021

 

Dr. Seuss, And to Think That I Saw It on Mulberry Street, 1937

21 décembre 2022

#84

 Au pilon !

Commerce du livre, xviii-xxie siècles

Le pilon désigne d’abord, en cuisine et pharmacie, l’accessoire complémentaire du mortier, « élégant récipient permettant de broyer des matières que l’on veut transformer en pâte ou en poudre ». Mais l’histoire de l’édition a surtout assigné à l’objet une mission de bras armé de la censure, comme l’évoque une lettre de janvier 1769, par laquelle Voltaire informe le marquis de Belestat du sort réservé à une dissertation de celui-ci : « Le libraire de Genève envoya à Paris six cents exemplaires que M. de Sartine fit mettre au pilon. » Aujourd’hui, le pilon est moins au service de ce que Lamartine nomme la « douane de la pensée », qui « déchire à la frontière » les œuvres présumées contraires au climat politique, religieux ou moral d’une nation. Il signe simplement un fiasco commercial responsable d’une cessation des ventes ; alors, « l’éditeur doit prévenir l’auteur en cas de mise au pilon de l’ouvrage ».

Léon Bloy assure avoir encore fait les frais du pilonnage en 1886, quand son éditeur fut effrayé par le procès que pourrait susciter la sortie du Désespéré ; mais il s’emporte quand il apprend qu’« une édition […] vient de paraître, à mon insu, et contre ma volonté formelle », chez un concurrent. Un critique résume : « la presse ayant fait assez piteusement le vide autour de l’explosif, Le Désespéré ne blessa que son auteur ». Jamais content.

Le romancier Richard Flanagan entretient une lueur d’espoir dans sa dystopie La Fureur et l’Ennui (2006) : Hanta, pilonneur professionnel dans un pays totalitaire, « qui passe sa vie à mémoriser les grands livres du monde avant d’accomplir sa tâche mélancolique : les détruire ». Le censeur est souvent bon lecteur.

 

Sources : Wikipedia : « Pilon » ; TLF : « pilon » ; Lamartine, « Destinées de la poésie », Revue des Deux Mondes, 1834 ; Paul Desalmand, Guide pratique de l’écrivain, Leduc, 2004 ; Léon Bloy, Journal, Laffont, t.1., p. 75.

 


Le marteau pilon à vapeur du Creusot, 1878

18 décembre 2022

#83

 Interdiction d’avoir fumé

France, 1981-2021

Il existe des évolutions sensibles dans le paysage urbain français. Certaines sont difficiles à dater parce qu’elles s’échelonnent sur plusieurs années : telles la disparition des chapeaux, celle des 300 000 cabines téléphoniques de l’hexagone ou celle, à peu près contemporaine, des valises sans roulettes. D’autres scansions, plus brutales, définissent nettement un avant et un après : le képi disparaît de la tête des policiers en novembre 1985 ; les prix affichés en francs, le 1er janvier 2002 ; les iconiques 1143 enseignes rouges de McDonald’s France, le 1er janvier 2010. Une des disparitions les plus soudaines est celle des cigarettes dans les espaces publics fermés : on sait d’emblée que l’action d’un film où l’on fume dans un café est située avant le 1er janvier 2008.

Dans ce dernier cas, des manipulations peuvent perturber la chronologie, car certaines images retouchées tendent à faire croire qu’on n’a jamais fumé ; et des fumeurs que l’on avait crus invétérés sont rétrospectivement guéris de cette dangereuse habitude, transportés dans notre hygiénique présent. En 1996, La Poste, « soucieuse de ne pas associer le tabac avec les mots “République française”» a émis un timbre où Malraux est privé de sa cigarette. En 2009, la RATP a ôté la pipe de la bouche de monsieur Hulot. Gainsbourg, Sartre, Delon et Lucky Luke ont connu le même sort.

En 2011, les députés ont renoncé à exclure les œuvres du patrimoine culturel du champ de la loi Evin de 1991, laquelle interdit toute publicité pour le tabac. Mais le débat a peut-être incité le tribunal administratif de Montpellier à autoriser la photographie d’Albert Camus clope au bec par Cartier-Bresson sur la façade de la médiathèque de Clapiers (Hérault).

 

Source : A. Négroni, « Les juges sauvent la cigarette d'Albert Camus », Le Figaro, 3 mai 2012

  

Lauren Bacall et Humphrey Bogart dans The Big Sleep (1946)

14 décembre 2022

#82

Actifs masquants

 Versailles, 1755-2022

Consciemment ou non, nous nous transformons en imparfaits petits chimistes dès lors que nous pénétrons dans la salle de bains. Y séjournent ces substances « qui limitent la prolifération de micro-organismes cutanés, actifs masquants (parfums) ou séquestrants qui "neutralisent" les molécules malodorantes ». Si la chronique rapporte le goût ancien pour les parfums de nos souverains insoucieux d’hygiène et un dernier passage de Marie-Antoinette chez Houbigant après Varennes, l’usage des déodorants « séquestrants », à base de molécules encapsulées dites « cages », suscite aujourd’hui la suspicion des revues médicales et des magazines de consommateurs.

La sueur apocrine subit la contre-attaque effrénée sur le marché du produit bloquant (antiperspirant, antisudoral) ou masquant. Avouons que la différence entre déodorant et désodorisant, pour rassurante que soit la distinction entre humains et espaces fétides, demeure chimiquement mince et l’innocuité supposée un problème commun. Or, une odeur trop agréable peut nécessiter aussi une intervention neutralisante d’urgence, comme l’a récemment tenté – sans succès – un transporteur de cannabis qui avait aspergé son véhicule d’un désodorisant puissant. Les odeurs s’évaporent certes, mais avec le temps.

L’Osmothèque de Versailles propose de ressusciter les parfums historiques disparus : à la demande d’un chercheur, elle a « reproduit la recette du mamelouk, à l’usage exclusif de l’Empereur », relate Marcel Cohen, parti quant à lui sur les traces persistantes dans son souvenir de l’agua de limon de ses grands-parents juifs turcs, et de l’eau de Cologne de sa mère, morte en déportation. L’écrivain confie qu’il retient toutes les odeurs sur sa peau, intus et in cute.

 

Sources : Wikipedia, « Déodorant » ; Polycarpe Poncelet,  Chimie du goût et de l’odorat , 1755 ; Marcel Cohen, Notes sur le parfum, 2022 ; La République du Centre, 2 décembre 2022

 

11 décembre 2022

#81

 Disparaître plus ou moins

Il y a les disparitions accidentelles ou involontaires : montagnards ensevelis (Mallory et Irvine), explorateurs engloutis (de La Pérouse à Philippe de Dieuleveult), aviateurs volatilisés (Nungesser et Coli, Amelia Earhart, Mermoz, Saint-Exupéry), opposants politiques évanouis (Ben Barka ; desaparecidos chiliens et argentins d’hier ; Chinois disgraciés d’aujourd’hui). Mais il y aussi ceux qui ont, peut-être, choisi de disparaître dans la nature, de s’effacer.

S’effacer : « disparaître plus ou moins […]. Se tenir de façon à paraître le moins possible, à présenter le moins de surface ou de saillie », dit le petit Robert, citant Camus (« Il arrive toujours le premier à la porte du restaurant, s’efface, laisse passer sa femme ») et Gide (« Discret, et cherchant plus à s’effacer qu’à épater ». Sauf dans le cas de criminels de guerre contraints de le faire, s’effacer est une forme de politesse, quasiment une écologie. Sur les 8000 personnes majeures qui disparaissent chaque année en France, combien se sont effacées ?

Mais s’effacer est souvent un moyen de rester présent. Alain Colas doit sa célébrité moins à ses victoires qu’à sa disparition lors de la première Route du Rhum en 1978 et à l’hypothèse qu’il aurait refait surface sur une île déserte. Donald Crowhurst, le tricheur malgré lui de la course autour du monde de 1969, n’aurait pas inspiré romans et films s’il était arrivé à bon port. Le physicien Ettore Majorana est surtout connu des gazettes pour n’avoir jamais été revu après s’être embarqué pour Palerme, le 26 mars 1938. « On laisse son chapeau et sa veste avec une lettre dans sa poche, sur le parapet d’un pont qui enjambe une rivière ; puis, au lieu de se jeter dans l’eau, on s’en va tranquillement en Amérique ou ailleurs. » (Pirandello)

 

Sources : Luigi Pirandello, Il fu Mattia Pascal, 1904; Jonathan Coe, The Terrible Privacy of Maxwell Sim, 2010

 

Annonce de la disparition d'Ettore Majorana,

Domenica del Corriere, 30 mars 1938

07 décembre 2022

#80

Camouflage et transparence

Japon, 1779-Occident, 2022

Le métier de geisha incarne depuis 1779 une certaine idée élitiste de la perfection artistique japonaise, qu’accompagne un maquillage blanc très codifié. En Occident, la cosmétique tendance Esthée Lauder ou L’Oréal a longtemps fait du fond de teint le « sublimateur » de beauté de la classe moyenne, la « base » d’un soin livrable en versions liquide, poudrée, crème, couvrante, ultra mate, glowy, correctrice, camouflage et aujourd’hui végane. Soucieuse de créer des produits « qui n’obstruent pas les pores », l’industrie du maquillage se voit pourtant attaquée sur un double front.

Le premier objet polémique vise la toxicité imputée aux ingrédients de ces perfecteurs de teint. Le magazine 60 Millions de consommateurs accuse en 2021 certaines marques de contenir des perturbateurs hormonaux et des « tensioactifs polluants ». Ce à quoi la FEBEA (Fédération des Entreprises de la Beauté) réagit en alléguant le « besoin légitime de transparence sur les produits cosmétiques », désormais affichée pour 25 000 composants grâce à son application CLAIRE. Un désir de clarté à transposer également sur un deuxième casus belli : l’imputation raciste.

En 2017, la marque Séphora fit polémique en commercialisant sa ligne de fond de teint « ethnique » pour peaux métisses et noires. Une réponse peu inspirée après le lancement l’année précédente de huit coloris (sur vingt-quatre initialement prévus) de crèmes accusées alors d’être exclusivement destinées aux blanches. Et si le fond de teint avait vécu ?, prophétise Le Monde Mag. « Place aux sérums, fluides, qui ne cherchent plus à créer une toile couvrante et uniforme ». Au Japon, seules les maiko (apprenties geisha) arborent un écran blanc total sur leur visage, les pros ont la main plus légère.

 

Sources : L’Express, 26 juillet 2017 ; 60 Millions de consommateurs, janvier 2021 ; M, le magazine du Monde, 12 novembre 2022

 

Eisen Keisai (1790-1848),   
Femme appliquant de la poudre blanche (oshiroi) sur son visage

 

04 décembre 2022

#79

 Toshopage alpin

Bruges, 1436-Chamonix, 1787

Il y a plusieurs façons de supprimer l’image de quelqu’un : escamoter toute la photographie (chronique #55) ou ne faire disparaître que le sujet visé (#4). Cette dernière méthode, encore artisanale dans les pays staliniens des années 30-50, est rendue beaucoup plus facile et indétectable depuis 1990 grâce au logiciel Photoshop. Le verbe photoshoper (voire toshoper) est entré dans la langue.

Les fonctions de Photoshop ne se limitent pas à l’ablation complète d’un personnage. On peut éliminer un point d’acné, effacer une ride, affermir un menton…. Certains appareils sont équipés de filtres intégrés, si bien qu’on ne peut même plus parler de retouche puisque c’est l’original qui est truqué. L’exercice d’embellissement et d’auto-embellissement est sans doute ancien, mais peut-être pas aussi répandu qu’on pourrait le croire, à en juger par certains portraits de la Renaissance, par exemple la tête sans concession que Van Eyck fit en 1436 au chanoine Van der Paele, pourtant commanditaire du tableau.

Horace Bénédict de Saussure, tout dévoué à la science qu’il fût, n’était pas au-dessus de petites vanités et mesquineries qui nous le rendent plus proche que le pieux chanoine. En 1787, il chargea un jeune dessinateur, Henri L’Évêque, d’immortaliser son ascension du mont Blanc (la deuxième de l’histoire). Jugeant le résultat indigne de l’événement, HBS le fit corriger par le crayon plus accompli de Marquard Wocher. Mais celui-ci crut bon de représenter un savant bedonnant (47 ans) montant péniblement et descendant sur les fesses. Ordre fut donné de produire deux estampes rectifiées qui montrent un svelte Helvète pratiquant avec élégance l’art chamoniard de la « ramasse » (une sorte de ski sans skis).

 

Source : Éric Asselborn, Mont-Blanc - La Conquête naturaliste, Éd. du Mont Blanc, Chamonix, 2019

 


Voyage de M. de Saussure à la cime du Mont Blanc au mois d'août 1787, « La descente » (détail)