30 mars 2022

#26

 Repentances confites

 

Saint-Bonnet-de-Mure, 2019 ; Fribourg, 2020

 

Au pays d’Escoffier, Dumas père et Brillat-Savarin, la grivoiserie fait bon ménage en gastronomie avec l’anticléricalisme versions Voltaire, Petit Père Combes ou Almanach Vermot. Nul ne s’offusque de voir fleurir en confiserie chocolatière les Tétons de la Reine Margot à Pau, dans la même ville les Coucougnettes du Vert Galant, à Sète les Zézettes, partout les Pets de nonne et autres religieuses. En 1829, l’appellation « tête de nègre », passa de la couleur à la friandise et régala sans indigestion des générations de gourmands.

Mais en 2019, les étals de France éliminèrent progressivement cette dernière qualification. Un indélicat pâtissier du Rhône avait franchi un seuil en mettant sur le marché un « Mamadou » polémique à 2,70 euros l’unité. Retirant Mamadou de la consommation, il plaida sa candide ignorance de l’histoire d’un nom qui avait accompagné les produits de la maison pendant quatre générations. Peu après, le chocolatier suisse Villars se dit ému par les nombreuses lettres d’écoliers de Fribourg déclarant « avoir de la peine à croquer ses tablettes tête de nègre ». Leur emballage affiche désormais le descriptif « tête de choco ». Dans le Nord de la France, la « tête de nègre » est devenue « merveilleux » ou « arlequin » ; ailleurs, comme dans la maison Pelen de Lons-le Saulnier, « meringue au chocolat ».

L’ancien secrétaire d’État à l’intégration Kofi Yamgnane se déclare favorable au maintien de « tête de nègre » comme de « nègre en chemise » en pâtisserie, au motif de l’usage. Mais le résultat commercial de la « tête de choco » Villars a progressé de 30% depuis que sa composition est devenue plus explicite.

 

Sources : presse régionale 20 février 2019 ; télévision suisse romande, 25 octobre 2020 ; sur une suggestion de Vaugelas.

 


Feus les mamadous du Fournil murois

27 mars 2022

#25

Cochon qui s’en dédit

Paris, 1947

Les traductions sont l’occasion de censures diverses. La suppression du nom d’un personnage historique n’est pas toujours le résultat d’une condamnation morale ; elle peut être au contraire l’effet d’un réflexe patriotique ou de l’admiration. C’est ainsi que dans Les Animaux partout ! (éditions Odile Pathé, 1947), la première traduction française d'Animal Farm. A Fairy Story, un verrat tyrannique se nomme César ; et César sévit toujours dans La République des animaux, fable traduite de l’anglais (Nrf Gallimard, 1964).

Il fallut attendre 1981 et une nouvelle traduction de Jean Queval (La Ferme des animaux, Champ libre) pour que César redevînt Napoléon ;  car tel est le nom que George Orwell avait donné à un personnage inspiré par la figure de Staline, qui s’oppose au cochon trotskiste Boule-de-neige (Snowball). Le sens du roman en est modifié. Débaptiser Napoléon, c’est faire oublier que la critique du pouvoir personnel avait été conduite par les marxistes eux-mêmes et par le premier d’entre eux dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.

On comprend que la première traductrice, une certaine Sophie Devil, ou les premiers éditeurs aient souhaité ne pas heurter le lectorat par un exemple de francophobie. Mais cette occultation a donné lieu à une légende aussi curieuse que tenace qui fleurit sur internet (« Tour du monde des lois les plus absurdes »,  « Les 8 textes juridiques les plus improbables », etc.), celle d’une prétendue loi française qui interdirait que l’on nommât son cochon Napoléon.

 

Source : Sophie Muffat sur www.napoleon.org/, 2018

 

 

Jeremy Strong dans The Gentlemen, 2019 (http://sayitwithcaptions.com)

23 mars 2022

#24

 Ni crime ni châtiment

 

Gênes, Florence, Milan, décembre 2021-mars 2022

 

« Le wokisme n’existe pas  en Italie », se désolait en 2021 la fondatrice gênoise  de l’association antiraciste et transféministe « Be Woke Italia ». Avec moins de 1500 abonnés sur Instagram, vu l’envolée des chiffres chez les voisins européens, elle déplorait l’énigmatique mollesse de la péninsule. L’obélisque à la gloire du Duce restait droite sur son socle en plein centre de Rome ; le 12 octobre dernier, l’hommage de « la Patria » à l’ « illustre concitoyen » Cristoforo Colombo se déroula bénignement.

L’éveil des consciences prit corps sur un autre front début mars 2022 à la faveur d’une actualité plus immédiate : parmi les sanctions à infliger à la Russie pour agression de l’Ukraine, il devenait urgent de frapper les icônes culturelles, Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevskï en l’occurrence. L’écrivain-traducteur Paolo Nori fut ainsi invité par l’université milanaise Bicocca à reporter une séquence de quatre cours publics sur l’auteur de Crime et Châtiment, « dans le but d’éviter toute forme de polémique, notamment interne ». Dans le même temps, le maire de Florence recevait de fortes pressions pour retirer du Parc des Cascine la statue de l’écrivain, érigée trois mois plus tôt à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Madame la Rectrice des universités éteignit rapidement le feu académique en arguant le « malentendu » (reporter n’est pas censurer) et en autorisant les conférences. Le maire de Florence n’a pas plié. Outre-Antlantique, « la poutine », plat québécois, a disparu des estaminets, y compris sa « variante italienne », avec sauce bolognaise en ersatz de la brune.

 

Sources : L’Express, 6 décembre 2021 et 11 mars 2022 ; Le Figaro, 9 mars 2022

 

 

20 mars 2022

#23

 Un mot sur le titre de cette chronique

En 1863, Littré accueille oblitération dans le sens qui nous est aujourd’hui le plus familier : « action de marquer, avec un timbre pointillé à l’encre noire, les timbres apposés sur les lettres, afin qu’on ne puisse plus s’en servir ». Cette oblitération court elle-même le risque d’être annulée : « le lavage se pratique sur les timbres oblitérés ; on n’a pas trouvé d’encre qui donnât des résultats bien satisfaisants ».

Oblitérer est un vieux verbe dérivé du latin (oblitterare : effacer les lettres), pratiquement disparu de la langue française avant de renaître, à partir au milieu du xviiie siècle, dans une acception d’abord purement physiologique : « Les vaisseaux absorbants sont susceptibles de s’obstruer et de s’oblitérer ». Le verbe devient bientôt transitif et signifie faire disparaître. C’est dans ce sens que Diderot l’emploie : « La nature ne fait qu’allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes. »

Le premier à avoir transporté ce terme médical dans le domaine moral est peut-être Cornelius de Pauw, critiquant une Histoire de la Californie que les jésuites avaient publiée « pour oblitérer les impressions sinistres » laissées par les relations antérieures. À la lecture de ces deux volumes, il s’étonne « qu’on ait pu tant parler d’un pays sans en rien dire, tant les auteurs ont su voiler tous les objets intéressants ». Bientôt, Rousseau emploie le même verbe pour dénoncer les manœuvres de ses ennemis : « Plus ils avancent dans l’avenir, plus il leur est facile d’oblitérer le passé, ou de lui donner la tournure qui leur convient. » Oblitérer le passé : c’est bien ce dont il s’agit ici.

 

Sources : G. E. Hamberger, Dissertation sur la mécanique des sécrétions, 1746 ; Diderot, De l’interprétation de la nature, 1753 ; C. de Pauw, Recherches philosophiques sur les Américains, 1771 ; Rousseau juge de Jean-Jacques, 3e Dialogue, 1782.

 


« Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige »

(Alphonse Allais, Album primo-avrilesque, 1897)

16 mars 2022

#22

Nettoyage académique intégral

Genève, juin 2016 et Thèze, Béarn, juillet 2021

À la différence de l’invisibilité relative de l’écrivain-fantôme, celle de la victime de plagiat n’est ni consentie, ni payée de retour. Longtemps toléré, voire confondu avec un jeu sur l’emprunt dans l’espace littéraire, le plagiat en contexte académique est clairement délictueux, mais souvent tabou quand il touche des membres du corps enseignant.

Prenant acte de la prolifération mondiale spectaculaire de plaintes de victimes déclarées (dont des doctorants présumément spoliés par leur directeur de thèse des fruits de leur travail), suivies de plaintes en diffamation des mis en cause contre leurs accusateurs, l’université de Genève a créé en juin 2016 l’Institut de Recherche et d’Action sur la Fraude et le Plagiat Académiques aux fins d’examiner les « méconduites scientifiques et technologiques » des « délinquants de la connaissance » et de « nettoyer » la production scientifique des falsificateurs dont quatre profils-types sont dressés : le manipulateur, le fraudeur, le bricoleur et le tricheur.

Pour donner plus de visibilité à ce geste d’assainissement, l’IRAFPA a créé un diplôme de « conseiller en intégrité », promu auprès des universités européennes la « jeune discipline des Sciences de l’intégrité », et organise colloques (Coïmbra 2022), et universités d’été. À Thèze, dans le Béarn, en juillet 2021, onze universitaires ont pratiqué collaborativement le « théâtre pédagogique de l’intégrité avec masques et jeux de rôles ». Pour libérer « avec bienveillance et empathie » tous les refoulés d’omerta.

 

Source : vidéo programmatique de l’IRAFPA, janvier 2022

 

 

13 mars 2022

#21

Le nom n’est rien

Leningrad, 1991 ; Columbus, 2020 ; Amiens, 1757

Le nom d'une ville change moins vite que sa forme. En renommer une à la faveur d’un changement politique est une entreprise rarement couronnée d’un succès durable. La révolution russe confirme cette règle : après 1989, Leningrad, Gorki, Molotov, Karl Marx Stadt, etc. sont devenues ou redevenues Saint-Pétersbourg, Nijni Novgorod, Perm ou Chemnitz. Dès 1961, Stalingrad s’appelait Volgograd.

Les États-Unis se montrent conservateurs en ce domaine. Jeffersonville (Indiana) et Jefferson City (Missouri), nommées d’après un célèbre propriétaire d’esclaves (accessoirement rédacteur de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis), ne semblent pas menacées. À Columbus, capitale de l’Ohio, une statue de 7 mètres de haut en l’honneur du navigateur qui accosta aux Bahamas en 1492, jadis offerte par la ville de Gênes, a été enlevée en juillet 2020 ; mais le nom de la ville demeure, malgré une pétition sur change.org.

Pendant la Révolution française, 1200 localités ont été rebaptisées. Il s’agissait généralement de légères modifications effaçant une référence au christianisme ou à la monarchie, annulées par un décret de 1814. Ce genre de changements était discrédité dès avant 1789. En 1757, après l’attentat de Damiens contre Louis XV, la ville d’Amiens avait voulu substituer à son nom celui de Louisville. Zèle patriotique que Grimm désapprouve : « On n’est plus dans le goût de cette sorte d’héroïsme que la philosophie a rendu ridicule. Le nom n’est rien. »

 

Sources : Hanif Abdurraqib, « The Vanishing Monuments of Columbus, Ohio », The New Yorker, 24 juin 2020 ; Friedrich Melchior Grimm, Correspondance littéraire, 15 juillet 1757

 

1er juillet 2020 : Christophe Colomb quitte la mairie de Columbus

09 mars 2022

#20

Blanchir le blanchisseur

2017, Paris-Montréal

« Dumas ? Un mulâtre qui a des nègres » : le bon mot prêté à Dumas fils et colporté par les adversaires du prolifique auteur confère une notoriété à l’expression « nègre littéraire » attestée dès le siècle précédent par son entrée dans le dictionnaire en 1757. Entendu selon le Trésor de la langue française comme « un personnage anonyme qui rédige pour une personnalité, qui compose des ouvrages d’un auteur connu », il reçut aussi d’autres appellations courantes dont « écrivain à gages », « prête-plume », et « blanchisseur » (Voltaire).

Du moins jusqu’en avril 2017, où la Délégation Générale à la langue française et aux langues de France ainsi que l’Office québécois de la langue française en déconseillèrent fortement l’usage du fait de ses relents esclavagistes. Il conviendrait de lui substituer « écrivain fantôme », calque de l’anglais ghostwriter (The Ghostwriter, film de 2010 de Roman Polanski, montre un prête-nom enquêtant sur le passé trouble de son commanditaire), ou « plume ». Le 13 novembre 2017, le Ministère de la Culture français confirme et officialise ce changement de dénomination et l’annonce au CRAN (Conseil représentatif des associations noires).

On préfère souvent « plume » aujourd’hui : chez les politiques, il arrive que les sous-traitants de discours et de souvenirs des princes soient aussi connus et identifiés que leurs maîtres. S’il n’y a pas toujours contrat, il y a du moins consentement et gain de reconnaissance.

 

Source : Wikipedia, article « nègre littéraire »

 



Dumas caricaturé par Cham (Le Charivari, 1858)

06 mars 2022

#19

Décrochez-moi ça

Colline du Pincio, septembre 2021

Le Grand Salon de la Villa Médicis, à Rome, est décoré depuis près de trois siècles par La Tenture des Indes, un ensemble de trois tapisseries réalisées par la Manufacture des Gobelins entre 1723 et 1726 d’après deux peintres hollandais présents au Pernambouc (Brésil) vers 1640. Un regard naïf pourrait voir là une représentation quelque peu idéalisée de l’abondance exotique telle qu’on la rêvait alors.

Pas du tout : une journée d’étude organisée à la Villa en septembre 2021 a montré que la Tenture des Indes contient des motifs – tels la charrue, la canne à sucre, le moulin à eau, l’église – qui évoquent l’exploitation coloniale et le labeur des esclaves africains.

Certains pensionnaires de l’Académie de France à Rome refusent donc désormais de mettre les pieds dans le Grand Salon tant que les tapisseries n’auront pas été décrochées.

 

Sources : programme de la Journée d’étude du 30 septembre 2021 à la Villa Médicis ; Jérôme Delaplanche, La Tribune de l’art, novembre 2021

 


Le Roi porté (détail), Manufacture des Gobelins,

d’après Albert Eckhout et Frans Post
 

#18

 Valse des étiquettes

Bordeaux, Washington, 1993-2009

Le procès des Fleurs du Mal (1857) pour outrage aux bonnes mœurs figure aujourd’hui dans tous les manuels de littérature. Parmi les six pièces de Baudelaire qui furent condamnées, celles de la section consacrée au Vin et aux adeptes de Lesbos. « L’âme du vin » qui « chantait dans les bouteilles », réhabilitée avec ses sœurs en 1949, était censée procurer au « cher déshérité », à l’ouvrier ami de Proudhon, le tonique « fraternel » pour contrer les rudesses de l’existence. Poésie, morale, éducation étaient réconciliées. In vino concordia.

Patatras en 2009 sur un autre front, quand un propriétaire de grand cru bordelais, Guillaume de Tastes, grisé de poésie et de négoce prospère avec les États-Unis, eut l’idée de placer deux strophes de « l’âme du vin » sur l’étiquette de son Château Haut Gay. L’ATF (Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives) de l’Administration fédérale lui signifia son interdiction d’exporter, pour « invitation à la débauche ». Baudelaire disparut des étiquettes afin de permettre la reprise du commerce vineux transatlantique. Il ne s’agissait pas de prohiber l’alcool, mais l’intempérance poétique. En 1993, un autre artiste français, le peintre Balthus, avait déjà fait les frais de la censure américaine suite à l’apposition, sur commande, d’un croquis de jeune fille nue sur une étiquette de Mouton Rothschild. Décollez-nous donc cette incitation pédophile.

Le Domaine du Haut Gay a retrouvé son marché international : on s’arrache, dans les foires aux vins, sa « petite négrette gourmande à petits prix. »

 

Sources : Sud Ouest, La Dépêche du Midi, Idealwine, 20 octobre 2009.

 

04 mars 2022

#17

Quidditch erat demonstrandum

Poudlard, Los Angeles, 2020-2022

Le texte d’Éric Chevillard imaginant être exclu de son propre fan club (voir 3 mars) évoque, voire anticipe, les mésaventures de J. K. Rowling, auteur à succès de romans pour la jeunesse, qui, pour s’être moquée du langage non genré en suggérant ironiquement que « les personnes qui ont leurs règles » soient nommées « femmes », est devenue la cible de la communauté transgenre.

« “People who menstruate”, s’étonnait-elle dans un tweet de 2020, I’m sure there used to be a word for those people. Someone help me out. Wumben? Wimpund? Woomud? »

Jugée trop clivante, elle a été poliment écartée par les studios Warner Bros des festivités du 1er janvier 2022 célébrant le vingtième anniversaire de la sortie du premier film de la saga Harry Potter ; et différents clubs de quidditch, qui pratiquent une version piétonnière du sport inventé par Rowling, dans laquelle les joueurs, au lieu de voler comme à Poudlard, se contentent de courir avec un bâton entre les jambes, veulent en changer le nom pour se désolidariser des inacceptables propos de la romancière féministe anglaise.

 

Sources : NBC News 7 juin 2020 et France Info 2021

 

 

Albert Joseph Penot, « Départ pour le sabbat », 1910

03 mars 2022

#16

 Auto-dissolution

 

Dans son blog-journal pour l’année 2020-2021, à la date du 22 janvier, Eric Chevillard fait part de son étonnement linguistique en ces termes : « UN ovule… franchement ! L’écriture inclusive ne peut rien pour ce malheureux ? »

Des réactions indignées de protestation ayant été émises sur les réseaux sociaux, l’écrivain a cru bon d’informer aussitôt son lectorat via son blog des conséquences néfastes de sa « blague » sur sa notoriété : « […] j’apprends à l’instant que le comité directeur m’a démis de toutes mes fonctions au sein de l’Association des Amis d’Eric Chevillard dont je demeure cependant, ultime concession à mon amour-propre, membre honoraire. »

Après un moment d’espoir (« j’ai reçu ce matin un carton de l’Association des Amis d’Eric Chevillard qui organise un pot pour fêter mon départ. C’est gentil. Je crois que je vais y aller »), et une question restée lettre morte (« Qui va me remplacer à la présidence de l’Association des amis d’Eric Chevillard ? »), l’auteur déchu se rend sur le lieu de la fête : « Bon, il faut vous le dire en quelle langue ? Vous sortez maintenant ! me lança le vigile du siège de l’Association des Amis d’Eric Chevillard. Et, joignant le coup de pied au cul à la parole, il m’a flanqué dehors ! »)

 

Source : L’Autofictif nu sous son masque, L’arbre vengeur 2022, p. 99-100


02 mars 2022

#15

Des eunuques

Depuis deux siècles, rares sont les manuels de littérature qui ne présentent pas, comme exemple de la pensée des Lumières et comme modèle d’ironie, les dix paragraphes de « De l’esclavage des nègres » de Montesquieu. Ou plutôt : les neuf paragraphes, car était invariablement omis le sixième : « Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée. » 

Dans le XVIIIe Siècle de MM. Lagarde et Michard, cette phrase alambiquée (que… qui… que… qui… qu’…) est remplacée par trois points de suspension ; dans nombre d’autres anthologies, l’ablation n’est indiquée par aucune marque de suture. Le premier exemple de cette délicate opération remonte au moins à la Chrestomatie française d’Alexandre Rodolphe Vinet en 1829 (ne cherchez pas le buste de ce pédagogue suisse dans la Faculté de théologie de Lausanne : il  a été détruit « par ignorance » en 2016).

René Pommier a exprimé son indignation par un jeu de mots devant lequel nous aurions quant à nous reculé : « Ne faisons pas subir au texte de Montesquieu le traitement que les peuples d’Asie font subir à certains hommes ». Selon lui, les lignes censurées montrent que le baron de La Brède était aussi un maître de l’humour noir. Les éditeurs scolaires sont désormais moins prudes (ainsi Hatier, dès 1989). Mais il n’est pas certain que les professeurs chargés d’expliquer le passage à leurs élèves se félicitent de cette intégrité textuelle retrouvée.

 

Sources : Montesquieu, De l’Esprit des lois, 1748, livre XV, chap. 5 ; Lagarde et Michard, XVIIIe siècle, Bordas, 1953 (réédité jusqu’en 1985) ; René Pommier, Explications littéraires 2, 1993

 

  

Ciseaux ottomans forgés, xviiie siècle

01 mars 2022

#14

Non carrossable

La Haye-Amsterdam, 13 janvier 2022

Le Gouden Koets (Carrosse doré) fut offert en 1898 par les habitants d’Amsterdam à la reine Wilhelmina pour son accession au trône batave. Des orphelines concoururent alors par leurs broderies au faste d’un véhicule utilisé jusqu’en 2015 par les descendants de la Reine pour mariages et baptêmes princiers, et, une fois l’an, pour la locomotion du Roi jusqu’au Parlement pour l’ouverture de ses sessions.

Depuis 2015, une contestation enfle aux Pays-Bas pour dénoncer le caractère raciste et esclavagiste d’une peinture sur le flanc gauche du carrosse, intitulée « Hommage des colonies ». Peint par Nicolas Van der Waay, un groupe d’hommes noirs agenouillés offre du cacao et de la canne à sucre à une jeune vierge blanche. Non loin, un homme blanc tend un livre aux populations colonisées.

Restauré à grands frais pendant cinq ans, Gouden Koets est exposé sous verre au Musée d’Amsterdam. Mais son sort est incertain. Le roi Willem-Alexander vient de décider qu’il ne serait plus utilisé « jusqu’à nouvel ordre », aussi longtemps que toute la population du royaume ne serait pas « prête à accepter cette image du passé », que « nous ne pouvons pas réécrire ». Pas d’échos encore des descendantes des orphelines brodeuses dont le chef d’œuvre s’apprête à être invisibilisé dans les rues du royaume.

 

Sources : Le Figaro, L’Avenir, Histoires royales et autres médias, janvier 2022