29 mai 2022

#43

Orage sur l’Ohio

Bowling Green, 2019

Le 11 juin 1976, sur le campus de l’Université de Bowling Green (Ohio), Lillian Gish (1893-1993) assistait à l’inauguration du Gish Film Theater, une salle de cinéma nommée en son honneur et celui de sa défunte sœur cadette Dorothy (1898-1968). L’une et l’autre avaient débuté leur carrière sur les planches non loin de là en 1903, avant de devenir des stars d’Hollywood. Le lendemain, l’université décerna à Lillian le titre de docteur honoris causa et, quelques années plus tard, accepta une collection de films et de photographies des sœurs Gish.

Mais la jeune Lillian avait été l’héroïne de Naissance d’une nation, chef d’œuvre de D. W. Griffith, immensément populaire dans la population blanche, dont le point de vue sur la Guerre civile et la Reconstruction est l’expression du racisme de l’époque (1915). Après la mort de l’actrice en 1993, on commença à juger que cette tache originelle n’avait pas été effacée par soixante-quinze années d’une carrière distinguée à l’écran et au théâtre.

En 2019, après qu’une commission (task force), dont certains membres avaient vu le film, eut établi que l’accusée n’avait jamais cru bon de se désolidariser de son réalisateur, l’université décida que le Gish Film Theater serait désormais le BGSU Film Theater. Elle jugea en effet que son obligation première était de créer « an inclusive learning environment ». Quant à Dorothy Gish, elle était clairement coupable de ne pas avoir dénoncé sa sœur.

 

Source : The Task Force on the Gish Film Theater Report, 2019

 

  

Lillian et Dorothy Gish dans Orphans of the Storm (1921)

25 mai 2022

#42

 Soustractions philologiques

 Dresde, 1933 ; Moscou-Paris, 1953

Les langues n’ont pas pour seuls ennemis l’absence de littérature ou la disparition des derniers locuteurs. Les plus prestigieuses subirent au XXe siècle une telle purge du fait du totalitarisme, qu’une novlangue servit à expulser l’ancien usage. Deux témoins philologues rendirent manifeste ce phénomène de brutalisation éradicatrice.

 « Témoin jusqu’au bout » de la Lingua Tertii Imperii (LTI), Victor Klemperer note dans son journal les particularités de la violence linguistique nazie : recours privilégié aux préfixes aus, ent et ab- consacrant la soustraction langagière associée à l’euphémisation du pire (ausradieren = rayer de la carte ;  abgewandert = parti sans laisser d’adresse = déporté) et aux substituts macabres. Philologue privé de cours à l’université, dépouillé de ses propres livres, il retourne le stigmate pour décrypter la réduction par acronymes (KNIF = Kommt nicht in Frage = pas question), un quasi effacement de sens couplé à l’enflure. Rentré effondré de son voyage en URSS en 1933, le poète polyglotte Armand Robin se fait quant à lui écouteur professionnel des ondes étrangères sous Vichy, au bénéfice de la Résistance. Il dénonce « la fausse parole » de la propagande (« néant complexe greffé sur néant brut »), qui efface le « fait ». Injustement accusé par le Comité National d’Epuration, il adopte un humour à la Groucho Marx : « Une liste noire où je ne serais pas m’offenserait ».

Cinoc, lexicographe professionnel chez Perec, exerce le « dur métier de tueur de mots ». Lui aussi fait des listes noires, 8000 mots obsolètes à éliminer de la nouvelle édition du Larousse. Le romancier offre des extraits de « son » nouveau dictionnaire avec leur définition. Le neuf chasse toujours l’ancien.

 

Sources : Georges Didi-Huberman, Témoin jusqu’au bout, Minuit, 2022 ; Armand Robin, La Fausse Parole, Minuit, 1953 ; Georges Perec, La Vie mode d’emploi, P.O.L, 1978 (sur une suggestion de Goya)

                                    

Donald Pleasence dans 1984, BBC Television, 1954
 

22 mai 2022

#41

Ad usum Delphini

Paris, 1670-1698

Selon une encyclopédie en ligne, ad usum Delphini « désigne une collection de classiques grecs et latins destinés à l’instruction de Louis de France, fils de Louis XIV, entreprise à l’initiative du duc de Montausier, sous la supervision de Bossuet et Pierre-Daniel Huet ». On nous invite à comparer le texte d’Esther (« Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit ») avec la version ad usum Delphini : « Lorsque le roi contre elle irrité sans retour, La chassa de son trône ainsi que de sa cour. » Et de conclure : « Aujourd’hui, cette expression est employée de façon ironique pour désigner un ouvrage expurgé afin de pouvoir être mis entre toutes les mains ».

Déjà, Pierre Larousse avait péremptoirement affirmé : « Les poètes latins subirent de nombreuses mutilations et les passages qui n’étaient pas d’une chasteté rigoureuse furent effacés ». Catherine Volpilhac a lu les volumes et montré que cette mauvaise réputation est injuste : il y a « peu de censure de l’obscénité et aucune déformation de la vérité historique ». Par ailleurs, cette édition, à laquelle Bossuet n’a pas participé, ne s’est jamais occupée de publier Racine (la correction citée se trouve dans une édition de ses œuvres en… 1855)

Faut-il se réjouir que des chercheurs se soucient encore d’exactitude ? Se désoler que leurs travaux soient impuissants à empêcher la propagation de vieilles erreurs plus séduisantes que la vérité ?  Ou se désoler plus encore que tout le monde ou presque a oublié ce que signifie ad usum delphini ?


Sources : wikipédia (20 février 2022) ; Grand Dictionnaire Larousse, 1870 ;  C. Volpilhac-Auger (dir.), La Collection Ad usum Delphini, 2000 ; Racine, Œuvres choisies et épurées, 1855

 


18 mai 2022

#40

Paraboles désarçonnantes

 Sur le chemin de Damas, Ier siècle ; écuries de Lord Rockingham, 1762

Une des scènes les plus spectaculaires du Nouveau Testament relate la conversion de Saül de Tarse, parti de Jérusalem persécuter les disciples du Christ, qui, ébranlé sur le chemin de Damas par la voix de Jésus, choit, se convertit et prend le nom de Paul : le récit est muet sur le véhicule utilisé et le décor, et se concentre sur les écailles tombées des yeux de Säul-Paul.

            Mais, sans doute pour conférer plus de pathos à la scène, une légende médiévale invente la chute de Saül d’un cheval, animal qui disputerait presque la vedette au futur converti dans la peinture caravagiste. Déplacement et ajout qui motivent le titre correcteur du dernier ouvrage de Florence Delay, Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas. S’agit-il d’une semi-occultation de l’enjeu spirituel de la dramatis personae au profit du naturalisme ou d’un simple transfert de sa violence de l’homme sur l’animal ? Or, il peut arriver que la monture la plus réaliste efface plus radicalement le cavalier, en histoire comme en art.

            L’humble peintre anatomiste équin George Stubbs offrit à l’Angleterre le plus monumental portrait au monde représentant un unique cheval, Whistlejacket, commandé à l’artiste par Lord Rockingham (3x2,5mètres). Originellement destiné à être monté par le futur roi George III (sous le pinceau d’un confrère, spécialiste de têtes couronnées), Whistlejacket doit l’honneur de la majesté solitaire à une soudaine rupture d’allégeance entre le commanditaire et le royal cavalier. Exit George III de l’image, déchu par son mécène. La National Gallery de Londres a attendu l’an 2000 pour offrir à son fringant destrier une stalle princière.

 

Sources : Actes des Apôtres, IX, 3-9 ; « Florence Delay lâche la bride au destrier de saint Paul », Le Monde, 22 avril 2022 ; Werner Busch, Die Künstler Anekdote (1760-1960), BeckVerlag, München.


George Stubbs, Whistlejacket, 1762

15 mai 2022

#39

Double restauration

Lyon, xvii-xxie siècles

Une première statue de Louis XIV, commandée à Martin Desjardins en 1688, fut installée vingt-cinq ans plus tard sur la place Bellecour, à Lyon, bien  après la mort du sculpteur et peu avant celle du sujet représenté. En août 1792, les décrets de l’Assemblée
 législative
 imposant la destruction des effigies monarchiques et la conversion 
du bronze en canons signent son arrêt de mort. L’architecte Catherin François Boulard a beau proposer que l’on conserve au moins le cheval dont on pourrait imaginer qu’il avait « par ses bonds impétueux jeté à terre le cavalier qui le tenait asservi », les démolisseurs commencent bientôt leur travail. Seules sont sauvées les allégories de la Saône et du Rhône par les frères Coustou.

Sous la Restauration, fut érigé un nouveau Louis XIV, celui de François Frédéric Lemot, qui faillit connaître en 1848 le sort du premier. On tenta de préserver le monument en remplaçant la dédicace à la gloire du roi par une inscription politiquement neutre :  chef d’œuvre du citoyen lemot, statuaire lyonnais. Le Bourbon déguisé en Romain allait néanmoins être descendu de son piédestal… quand le Commissaire général de la République fit placer la statue « sous la sauvegarde de la population lyonnaise, en attendant la décision du gouvernement qui a, seul, le droit de prononcer en matière pareille ».

Cinq républiques plus tard, Louis XIV est toujours au centre de la place ; et il va même être préservé des outrages du temps par une nouvelle restauration. En profitera-t-on pour appliquer une vieille idée éminemment économique : doter toutes les statues d’une tête amovible ?

 

Sources : Joseph Bard, « De la statue de Louis XIV à Bellecour », Revue du Lyonnais, 1848

 


Saul Steinberg, New Yorker, 14 janvier 1961

11 mai 2022

#38

 Love is in the bin

Londres, 2018 ; Borovsk, 2022

Parmi les emblèmes du street art, se distinguent Ernest Pignon-Ernest et son émule britannique Banksy. Leur arme : le pochoir, technique fragile soumise aux aléas des intempéries et de la destruction pour offense… ou à l’ignorance. En 2014, la municipalité de Clacton-on-Sea jugea raciste une fresque montrant des pigeons qui tendent à une hirondelle des pancartes, dont : « go back to africa ». Une fois identifiés son auteur et son ironie, elle se ravisa en protégeant de plexiglas l’œuvre d’un artiste aussi coté.

Destinée à célébrer innocence et liberté, Girl with Balloon s’afficha en diverses versions et divers lieux de Londres à partir de 2002. Un exemplaire fut décollé pour être vendu par Sotheby’s en 2014. Mais par deux fois l’auteur s’insurge devant cet excès d’amour : le chanteur J. Bieber s’étant fait tatouer une copie de l’image, Banksy juge l’appropriation visuelle contestable (controversial). Puis, le 5 octobre 2018, à peine adjugée sous le marteau, la petite fille au ballon s’autodétruit sous les caméras et devient Love is in the Bin, l’artiste ayant dissimulé une déchiqueteuse dans le cadre. Autodissolution spectaculaire, surenchère et bancarisation de l’effacement conjuguent leur portée médiatique, à l’Ouest en tout cas.

À cent kilomètres de Moscou, V. Ovtchinnikov, 84 ans, passe sa retraite à peindre sur les murs de sa ville, ce qui fait de lui une petite attraction touristique. Jusqu’à cette fillette en jaune et bleu avec poupée, une colombe, des bombes et le message « Arrêtez ». Jugé pour « dénigrement des forces armées russes », le « Banksy de Borovsk », mis à l’amende, est encore protégé personnellement. Mais pas ses fresques politiques, masquées désormais place Lénine. Allô Sotheby’s ?, allô Justin B. ?

 

Sources : The Telegraph, octobre 2014 ; notice Wikipedia sur Banksy ; « En Russie, le vieil homme qui peignait la paix », Le Monde du 22 avril 2022.

Le Temple du soleil,  1949

08 mai 2022

#37

 Tourner autour du pot

Bruxelles, 2007-Vevey, 2017

Depuis 2007, obéissant à une loi européenne qui réglemente les « allégations santé » de certains aliments, Danone a renoncé à promouvoir les effets bénéfiques supposés de ses produits Activia, après avoir dû abandonner en 1991 la marque Bio, en raison d’une précédente directive. Mais ce ne sont pas les seules disparitions que l’on a cru observer ces dernières années sur les pots de yaourt. En 2017, Lidl, Nestlé, Carrefour et Danone sont accusés d’avoir éliminé les croix sur l’emballage de leurs gammes respectives de yaourts à la grecque. Les deux coupoles de l’Anastasis, la célèbre église orthodoxe du village d’Oïa dans l’île de Santorin, sont en effet allégées de leur croix.

Application littérale des règles nationales relatives à la laïcité, au moment où, par ailleurs, le débat fait rage sur la présence de crèches de Noël dans les mairies, et sur la présence des signes ostentatoires religieux dans les écoles de la République ? Non. Les géants de l’agro-alimentaire ont-ils cédé devant les protestations de l’Église orthodoxe grecque contre cette appropriation culturelle ? Non plus.  Scrupule chrétien (pour éviter de jeter les croix, lorsque les pots vont à la poubelle) ? Peu probable.

Vertement interpellé par une députée française, Nestlé assure que les croix n’ont pas été supprimées, pour la bonne raison qu’elles étaient déjà absentes du visuel en 1990, année de l’introduction de ces produits en grande surface. Pas sûr que l’argument convainque ceux qu’inquiète la supposée christianophobie ambiante, qui se consoleront en faisant provision des yaourts de l’enseigne belge Delhaize, par exemple.  


Source : « La députée LR Valérie Boyer part en croisade contre la “disparition” des croix sur les yaourts grecs », Marianne, 13 septembre 2017.

 

Yaourts grecs, entier et allégé

04 mai 2022

#36

 Le génie du coffrage

Alger-Paris 1928-2013

L’usage veut qu’après une révolution politique, un changement radical de régime, une décolonisation, les monuments les plus emblématiques de l’ordre ancien fassent les frais d’un déboulonnage, d’une mutilation, d’une dé-nomination ou d’un déplacement (voir chroniques #1 et 11). L’Algérie indépendante de 1962 et l’éprouvante guerre de libération contre une colonisation de 132 ans remplissaient les conditions pour un aggiornamento patriotique général. Il eut lieu souvent, sans ménagement, sans délai, sans surprise pour les effigies de Bugeaud et du duc d’Orléans.

Mais une exception de taille témoigne du génie de la sculpture pour transformer le sens visible de l’Histoire en discrète paroi coulissante. Le 11 novembre 1928, Le Pavois, colossal monument à la gloire des combattants français et algériens morts pour la patrie lors de la première guerre mondiale, œuvre de Paul Landowski (voir #13), inauguré par le président Doumergue en plein cœur d’Alger, est demeuré dans son intégrité jusqu’en 1978. « Enlevez-moi ça », commande alors le maire à un frère d’armes et ami, le peintre M’hamed Issiakhem : les Jeux Africains exigent ce relooking national. Un bétonnage en crépi blanc d’où se détachent des poings brisant leurs chaînes cachera donc l’opus delicti sous sa gangue… en le protégeant par amour de l’art.

Lorsqu’en 2012, une fissure se forme à la surface du coffrage, une autre artiste algérienne, après avoir constaté la parfaite conservation du contenu, décide de filmer et fixer en photos cette archive, une installation multimedia exposée sous le nom d’Enclosed au Centre Pompidou en 2013. « La brèche dans le sarcophage fut rapidement colmatée. »

 

Source : Sophie Cachon, in Télérama du 16 mars 2022

 

 
Saul Steinberg, New Yorker, 1958

01 mai 2022

#35

Carton plein

Montmorency-Ferney, 1758-1762

« Quand il s’est glissé quelques fautes grossières dans l’ouvrage, ou quelque proposition hasardée relativement à la religion, au gouvernement […], on a soin de déchirer la partie de la feuille sur laquelle se trouve ce qu’on veut supprimer, et l’on y substitue d’autres feuillets purgés de ces fautes, et ces feuillets se nomment cartons », explique l’Encyclopédie.  Conçu à l’origine pour la plus grande perfection d’un livre, le carton peut aussi lui ôter une partie de son piquant.

Voltaire est un tartuffe du carton, qu’il utilise pour apaiser ses critiques : « Les lignes dont vous vous plaignez, Monsieur, sont violentes et injustes ; votre lettre m’en convainc assez. J’aurai soin de faire un carton dans la nouvelle édition. »  Si son repentir était sincère,  il proposerait de mettre un carton dans la première édition, et de faire une correction dans la suivante.

Rousseau voit d’abord dans le carton un moyen de réparer les torts qu’il subit de la part des ses éditeurs : « un errata ne suffit pas, je vous demande ici un  carton ». Mais chez lui le mal est toujours dans le remède. Une phrase de la Nouvelle Héloïse (« la femme d’un charbonnier est plus digne de respect que la maîtresse d’un prince ») pouvant s’appliquer à Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, le ministre Malesherbes croit bien faire en la retranchant « dans un carton qu’il fit imprimer exprès, et coller aussi proprement qu’il fut possible, dans l’exemplaire de madame de Pompadour. » Le tour de passe-passe a l’effet inverse de celui recherché : le carton attire l’attention de la favorite, qui ne pardonnera pas à l’infortuné Jean-Jacques.

 

Sources : Voltaire, Correspondance, 21 juillet 1762 ; Rousseau, Lettre à M. M. Rey du 28 juin 1758 ; Confessions, livre X.

 

François Boucher, Madame de Pompadour, 1756 (détail)