28 février 2022

#13

Décapitation pacifiste

Paris, 13 novembre 1933

Dans le 8e arrondissement de Paris, le square Marcel Pagnol a la particularité d’avoir deux fois changé de nom, puisqu’il fut successivement le square Laborde et le square Bergson ; et d’avoir abrité trois statues du même sujet. En effet l’actuelle statue en bronze de Paul Déroulède est la copie d’une autre, fondue par les Allemands sous l’Occupation. Mais celle-ci était elle-même une copie du monument en pierre sculpté par Paul Landowski, inauguré en 1927.

Cette première œuvre avait été mutilée en novembre 1933. L’auteur de cet acte politique revendiqué, Gérard Leretour,  fondateur de la Ligue des objecteurs de conscience, prit soin de faire parvenir à la presse une photographie prise par son complice Albert Daunay, mécanicien, qui le montre, dans une pose de samouraï, barre à mine en main, à côte de l’illustre patriote décapité et amputé du bras gauche. « Les vers altiers du poète » gravés sur le socle furent recouverts d’encre.

Déroulède et Jaurès, qui s’étaient battus en duel dix ans plus tôt, étaient morts l’un et l’autre en 1914. Le premier, dans son lit le 31 janvier ; le second, assassiné le 31 juillet par Raoul Villain. Celui-ci fut acquitté par la cour d’assises de Seine en 1919 ; tandis que Leretour, qui avait attaqué une effigie, fut condamné à un an de prison. Son geste ne fut pas totalement inutile puisque, dans les répliques en bronze, le poing belliqueusement fermé du tribun de pierre original a fait place à une main ouverte. En 1939, pour échapper à la mobilisation, le militant pacifiste s’exila au Chili où il mourut, comme était mort en Suisse, un siècle plus tôt, le déboulonneur Courbet.

Source : Le Salut public, 14 et 15 novembre 1933

 

27 février 2022

#12

 Réorientations olfactives

Orient/Occident

 

« Avec ce paquet de vanille, j’aurais juste été capable de créer une crème anglaise », commente un concurrent de Guerlain, qui, en 1925, quinze ans après Kadine (« femme du sultan »), avait inventé Shalimar : un hommage à la passion de l’empereur moghol Shah Jahan (1593-1631) pour sa défunte épouse Mumtaz, dédicataire du Taj-Mahal. L’époque, dans tous les arts, n’avait qu’orient en tête.

Mais il y a du rififi dans le flacon. En 1973, les défenseurs de la cause animale font interdire par la convention de Washington le musc du chevrotain. Dans les années 90, l’hygiénisme contraint les « nez » à concevoir, techniques de synthèse à l’appui, des jus « épurés » : dans la compétition des orients, le floral Japon a plus la cote que l’Arabie heureuse. En 2010, les parfumeurs sont priés de vérifier la non-toxicité des matières végétales comme l’oud d’Asie (bois putréfié). Nouvelle désorientation en 2020 par la mise en cause féministe des fragrances aux relents colonialistes et sexistes, « Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens, Qui chantent les transports de l’esprit et des sens ». La volupté baudelairienne, trop proche du harem dans les campagnes publicitaires, doit composer avec l’éthique dans la récolte du santal et de la myrrhe pour « reformuler l’Orient » et échapper aux sanctions et aux boycotts.

L’heure est aujourd’hui à la réorientation du goût et au rebranding. Le Musc outreblanc de Guerlain joue sur ces tableaux, mais Serge Lutens, encouragé par la demande chez le consommateur des deux sexes, oppose une inoubliable résistance au neutre avec son Musc Koublaï Khan.

 

Sources : Journal du Luxe, 10 juillet 2018 ; Le Point, 10 février 2022 ; C. Paradis, in Nez, 9 février 2022.

 


@ Musée Yves Saint-Laurent, "la sultane au turban bleu", 1972,

croquis de costume pour ballet Roland Petit/Zizi Jeammaire.

 

26 février 2022

#11

Contenu explicite

New York, janvier 2022

 

Sur les marches du Musée d’histoire naturelle de New York (AMNH) une statue équestre du 24e président des États-Unis était installée depuis 80 ans. La ville a décidé de la déplacer.  Non pas à cause des spectaculaires testicules du cheval exposés à la vue des enfants qui franchissent les portes de l’établissement, mais parce que le monument « visually supports the thematic framework of colonization and racism » ou, en des termes un peu moins jargonnants, parce qu’il « explicitly depicts Black and Indigenous people as subjugated and racially inferior ».

 

Peu importe l’intention du sculpteur James Earle Fraser, qui avait cru que les deux figures armées dont il avait flanqué le cavalier représentaient non des individus mais « les continents de l’Afrique et de l’Amérique », tout en exprimant « l’amitié de Théodore Roosevelt pour toutes les races ».

 

Au-delà de l’ambiguïté, voire la maladresse de l’allégorie, c’est la personne du 24e président qui est « problématique ». Qu’il ait été à l’origine de la création des parcs nationaux américains ne doit pas faire oublier que les premiers occupants de ces territoires en avaient été expulsés. Qu’il ait été en 1901 le premier – et le seul avant 1942 –  à inviter un homme noir à la Maison Blanche (son ami Booker T. Washington, le défenseur des droits des Afro-Américains) ne saurait le laver du soupçon d’avoir partagé le racisme dominant de son époque. Lincoln lui-même n’y échappera pas.

 

Source : The New York Times, 25 juin 2020 ; New York Post, 19 janvier 2022

 


Enlèvement nocturne

#10

La méritocratie tue

 Porte des Alpes, Bron, novembre 2019

Certains mots qui ont enrichi le vocabulaire de la pensée progressiste en sont désormais bannis. Le 8 novembre 2019, Anas K., étudiant de sciences politiques à l’université Lyon2, auquel le CROUS a retiré l’octroi de bourses au motif qu’il triple sa seconde année, s’immole par le feu devant le siège de cet organisme. Son geste politiquement revendiqué soulève une flambée de manifestations de soutien sur les campus français et un florilège de tags. Parmi eux, « le CROUS tue », « la fac tue », « la méritocratie tue ».

Bien avant que le terme de « méritocratie » n’apparût, en 1937, dans le vocabulaire politique français, les saint-simoniens voyaient dans la hiérarchie fondée sur le « mérite » individuel (intellectuel surtout) une compensation au refus de l’héritage. Par la création de l’Ordre national du mérite en 1963, De Gaulle visait à « favoriser la diversité des talents », mais la notion divise les sociologues. Bourdieu y voit une manière déguisée de prolonger les inégalités de capital socio-culturel ; François Dubet, une « fiction nécessaire », dynamisant une pure justice redistributrice et correctrice (attribution de bourses sur critères sociaux). Déjà, La Rochefoucauld n’était pas dupe : « le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même ».

Deux ans après son immolation, Anas K., sauvé par l’intervention méritante d’un ouvrier de chantier et par la médecine, a réussi sa troisième année de sciences politiques à Lyon2 et se déclare heureux. Il a un projet politique sur la « brûlure ».

 

Sources : presse lyonnaise 2019-2021 ; Y. Michaud, in Revue française d’administration publique, juin 2015.

 

Campus PDA, 22 novembre 2019, @ MBW

24 février 2022

#9

Une blague russe

 

Saint-Pétersbourg-Paris, 1888

 

Le Robert date de 1907 le premier emploi de caviarder « dans le contexte de la Russie de Nicolas 1er », et de 1922 sa généralisation pour signifier diverses formes de censure. Mais le mot existait à la fin du xixe siècle. Polydore Fabreguettes, président de la cour d’appel de Toulouse, craignant que les journaux étrangers ne publient les rapports d’experts sur la fabrication d’explosifs par les anarchistes, estime que « le ministre de l’intérieur peut les arrêter à la frontière ou les caviarder ». Le caviardage est un moindre mal : en effet, « si le gouvernement a le droit de saisir tout le journal, on ne saurait lui refuser celui d’en anéantir une partie par le rouleau pour laisser circuler le reste ».

Avant Fabreguettes, on avait employé le substantif caviar dans ce sens argotique. En 1892, Le Sport rapporte que certaines bibliothèques anglaises aiment à «  passer au caviar » les articles rendant compte des réunions hippiques. En 1888, la Revue de l’Église grecque unie avait déjà décrit la pratique : « lorsqu’un article déplaît à la censure russe, elle le recouvre d’une couche d’encre d’imprimerie noire, de la même couleur que le caviar » ; et assurer que « de là est venue cette expression courante en Russie ».  

Or, caviar est turc et n’existe pas dans la langue russe qui, pour désigner les œufs d’esturgeon,  a recours à  la périphrase чёрная икра (ikra noire, œufs de poisson noirs), laquelle n’est pas employée pour dire raturer ou noircir. Un siècle avant la gauche caviar, c’est la France qui a inventé les mots caviarder et caviardage.

 

Sources :  Fabreguettes, De la complicité intellectuelle et des délits d’opinion, 1894, p. 94 ; Le Sport, 6 avril 1892 ; Revue de l’Église grecque-unie, janvier 1888, p. 384.

 



23 février 2022

#8

Prière d’ajuster

Montpellier, Amsterdam, Paris, 2015-2020

En 2019, dans le cadre de l’exposition « Le Modèle noir, de Géricault à Matisse » au Musée d’Orsay, on renomma « Jeune femme aux pivoines » une des dernières œuvres de l’artiste Frédéric Bazille (1841-1870) jadis léguée par son frère au Musée Fabre de Montpellier sous le titre « Négresse aux pivoines». Il s’agissait d’ « effacer toute possible discrimination raciale », selon les termes d’une revendication portée par le footballeur Lilian Thuram et le poète Abd-el-Malik.

Cet appel à la valse des cartels fait suite à l’initiative prise en décembre 2015 par le Rijksmuseum d’Amsterdam de remplacer dans le titre des œuvres exposées les mots « nègre », « esclave », « sauvage », « maure », « mahométan », « nain », etc. par un vocabulaire « neutre ». L’appellation générique « hommes » ou « être humain » est certainement moins susceptible d’offenser. Les autres musées occidentaux étaient incités à procéder eux aussi à des « ajustements au sujet des terminologies colonialistes ». En 2020, le Musée Fabre a consacré un dossier à ce conflit entre la contextualisation et les vulnérabilités contemporaines.

Un bon tableau devrait pouvoir se passer de titre ; même si, dans une exposition précisément consacrée à mettre en lumière un sujet longtemps invisibilisé, une mention descriptive du modèle était sans doute tolérable.

 

                                                        Source : Dossier pédagogique, service éducatif du Musée Fabre

 


 

22 février 2022

#7

 And then there were none

Londres, 1939 - Paris 2022

« Ten little Injuns standin' in a line, One toddled home and then there were nine, […] and then there were none », cette chanson américaine en forme de comptine qui date de 1868, fut précédée ou suivie par une version anglaise où les dix petits indiens sont autant de « little niggers » également promis à une élimination progressive.

Ten Little Niggers est aussi un célèbre roman d’Agatha Christie, publié en 1939 au Royaume-Uni, où ce titre original fut maintenu jusqu’en 1985. Mais aux États-Unis, le livre parut dès 1940 sous le titre And Then There Were None. La comptine y décime « ten little Indian boys » (et, depuis quelques années, « ten little soldier boys »). And Then There Were None est aussi l’adaptation cinématographique américaine de 1945, signée par René Clair, qui fut distribuée en France sous le titre « Dix Petits Indiens ».

En France, le roman, publié en 1940 dans une traduction de Louis Postif, conserva son titre original pendant 80 ans. L’édition de 2020, toujours aux éditions du Masque, porte en couverture : « Ils étaient dix. Précédemment publié sous le titre Dix Petits Nègres ». Le nouveau traducteur, Gérard de Chergé, a été chargé d’éliminer les soixante-quatorze occurrences du mot « nègre ». Exit même l’île du Nègre, désormais île du Soldat. « Agatha Christie n’aurait pas aimé l’idée que quelqu’un soit blessé par une de ses tournures de phrase », a déclaré son arrière-petit-fils.

 

Sources : wikipedia.org (articles « And Then They Were None » et « Dix Petits Nègres ») ; www.lemonde.fr, 26 août 2020.

 


21 février 2022

#6

 Le balai et l'éponge

 Europe centrale et balkanique, 2000-2010

La relation de l’exilé à son pays d’origine suppose une négociation avec l’oubli. Oublier, du latin oblitare, ne manque d’ailleurs pas d’ambiguïté pour désigner, selon le contexte, un phénomène intervenu à l’insu du sujet (« oublier ses gants »), avec l’intention d’omettre (« oublier de faire mention »), à la forme négative, un engagement de reconnaissance (« je n’oublierai jamais vos bienfaits »), quand ce n’est pas le signe d’un pardon (« oublier les offenses »).

Lors du retour au pays natal, le monde connu a disparu sous l’effet d’une force à laquelle, chez Kundera, dans l’Ignorance, Josef, émigré revenu en Bohème, donne une forme métaphorique : « Pendant son absence, un balai invisible était passé sur le paysage, effaçant tout ce qui lui était familier ».  Josef a-t-il oublié ou été oblitéré durant son exil ? Une expérience partagée par Velibor Čolić, exilé en France, quand, dans le Livre des départs, il retourne en Bosnie, où l’anesthésie le gagne : « Les sensations oubliées entrent sans retenue dans mes tripes, mes poumons, mes yeux […] mais ma mémoire pour l’instant reste désespérément vide. »

Pour s’acculturer à la France et se fabriquer « une mémoire blanche », le même Čolić avait, dans Manuel d’exil, pris la résolution de faire le ménage avec un autre accessoire – « Je dresse une liste, longue comme une rivière, des noms et des prénoms à oublier […] Partout, passer l’éponge mouillée de l’oubli ». Un effacement contrebalancé par une inscription littéraire : « Alors j’attrape un stylo rouge et en lettres majuscules j’écris le titre : Chronique des oubliés. »

 

Sources : M. Kundera, L’Ignorance, 2003 ; V. Čolić, Le Livre des départs, 2020, et Manuel d’exil, 2016, cité par Ndricim Ademaj.

 



20 février 2022

#5

 On n’ira plus au Nègre

 

Lyon, 1933-2010

 

« Je ne peux pas CROIRE qu'une entreprise aurait un tel nom en 2010. C'est une honte. » tempête Lavanessa le 18 novembre 2010 « La route des arômes me parait plus appropriée », tempère Griotan le 15 janvier 2011.

La société lyonnaise de torréfaction de cafés « Au nègre » fut fondée en 1933, à une époque où le N word était employé sans scrupules. C’est au Café du nègre (6, rue Childebert) qu’on réservait ses places pour voir au Palais d’Hiver combattre le nègre Wango ou se contorsionner « une petite danseuse nègre »  ; un ronfleur faisait « autant de bruit qu’un jazz nègre » ; les socialistes parlaient d’un « budget nègre blanc » et « blanchissaient le nègre pour donner aux militants l’illusion d’une vraie lessive ». Violette Nozière avait noué une idylle avec un « nègre bon teint », etc. : le dépouillement de la presse montre la popularité du substantif et de l’adjectif, avec un pic entre 1931 et 1935 (plus de 60 occurrences annuelles dans le quotidien Le Salut Public). Mais dès l’avant-guerre on constate un inexorable reflux  (22 en 1939, 13 en 1940, 9 en 1943).

On peut donc s’étonner avec Lavanessa et Griotan qu’il ait fallu attendre encore près de 70 ans pour  que le nom disparaisse des enseignes du 21 rue de Brest, à Lyon, et du 22 avenue Henri Barbusse, à Villeurbanne. «  Au nègre » avait été acquis par l'entreprise de chocolats et cafés Voisin en octobre 1997, mais ce n’est qu’en  juin 2010 que celle-ci céda à la grogne des internautes et que Le Progrès put titrer : « On n'ira bientôt plus “au Nègre” »

 

Sources : Le Salut Public, 1933 ; Les Échos, 14 octobre 1997.

 

#4

Retouches photographiques
 

Prague, 1948 – Paris, 1978

Le Livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera (1978) s’ouvre sur une anecdote à valeur allégorique par laquelle le romancier fait « commencer l’histoire de la Bohême communiste. » Le 21 février 1948, sur un balcon de Prague, le premier ministre Gottwald harangue la foule, avec à ses côtés Vladimir Clementis qui lui a apposé sa propre toque de fourrure sur la tête, en raison du froid. « Tous les enfants connaissent cette photographie pour l’avoir vue sur des affiches, dans les manuels ou dans les musées ». Quatre ans plus tard, tombé en disgrâce, Clementis est exécuté et… disparaît de la photo grâce aux soins du service de propagande. Reste la toque sur la tête de Gottwald.

Sans contester la vérité historique de la manipulation, un chercheur belge, photos d’archive à l’appui, l’étend à d’autres personnages présents sur la photo première, en insistant sur le sens de l’effacement en fonction du regardeur d’aujourd’hui. La photo seconde montre ce qui a disparu autant que ce qui reste. Le romancier invente une fiction littéraire d’occultation qui tient du souvenir-écran freudien… avec pour effet secondaire d’occulter une part de vérité et d’aveugler ses exégètes sur le sens pluriel du trucage photographique.

Dans une autre nouvelle du recueil, Kundera met en parallèle l’apologue liminaire et le geste de Mirek, acharné à gommer une ancienne liaison : « S’il voulait l’effacer des photographies de sa vie, ce n’était pas tant qu’il ne l’aimait pas, mais parce qu’il l’avait aimée. […] On ne veut être le maître de l’avenir que pour pouvoir changer le passé. »

 

Source : M.-E. Melon, « La toque de Clementis sur la tête de Gottwald »,
Cahiers internationaux de symbolisme, Ciéphum, Mons, 2009

 



18 février 2022

#3

Take me out (to the ball game)

 

Washington DC, 2020 ; Cleveland, Ohio, 2022

Aux États-Unis, les équipes de sport professionnelles déménagent souvent, emportant leur nom avec elles. Personne ne s’étonne donc que les basketteurs de Los Angeles se nomment les Lakers, souvenir du Minnesota, « l’État aux 10 000 lacs », que la franchise a quitté en 1960. Dans ces cas-là, il s’agit d’affirmer une continuité, une fidélité quelque peu incongrue à des origines oubliées.

Mais on a pu observer récemment un mouvement en quelque sorte inverse, puisqu’il vise à couper le lien avec un passé désormais honteux. Ce sont d’abord les Redskins, glorieuse équipe de la NFL (ligue de football américain), qui annoncent en 2020 qu’ils abandonnent un nom et un logo jugés offensants envers les peuples autochtones. Ils seront, provisoirement, la Washington Football Team

La MLB (Major League Baseball) n’est pas en reste.  Voici que les Indians de Cleveland renoncent au nom qu’ils portaient depuis 1900. Déjà, Chief Wahoo, le logo centenaire, représentation stéréotypée d’un homme des « first nations », avait été décousu des uniformes. Ce sont donc les Guardians qui  joueront dans Progressive Field, dont le beau nom ne célèbre pas l’avancement de la cause des minorités ethniques opprimées, mais une compagnie d’assurances, Progressive Corporation, qui a déboursé pour ce naming 57 millions de dollars.

 

Source : la presse américaine

 


 

 

#2

Le parti pris des gommes

Bureau des écrivains et papeteries du xxe siècle

Avec son roman Les Gommes (1952), Alain Robbe-Grillet installe un type de récit promis à un certain avenir littéraire, celui du nouveau Roman. L’enquête policière menée par l’inspecteur Wallas trébuche sur le corps introuvable de Daniel Dupont, une « victime » cachée, des souvenirs soudainement gommés de la mémoire, et une issue où l’enquêteur, aveuglé par des signes qu’il n’aura pas su lire, est devenu l’assassin sans le vouloir. Cette réécriture du mythe d’Œdipe met en lumière dès le titre et dans l’intrigue le rôle symbolique de l’objet-gomme idéal recherché en papeterie par cinq fois sans jamais donner satisfaction et que tout oppose à un autre accessoire de bureau, le presse-papier.

C’est dire si l’innocent instrument de correction devient presque une menace quand il est associé à l’acte d’écriture et… à son effacement par scrupule professionnel. Le premier jet est alors annulé, modifié ou bloqué par élimination partielle ou totale, d’où la mélancolique observation d’éric Chevillard : « Cette gomme neuve me nargue, sur un coin de mon bureau. Combien de mots vais-je devoir écrire puis effacer pour en venir à bout ? »

La gomme pourrait donc être le meilleur allié ou le pire ennemi de l’artiste, fût-il assassin. Quasi-prophétique, Robbe-Grillet guettait le proche avenir du Nouveau Roman, quand « cette écriture, assimilée, en voie de devenir académique, passera[it] inaperçue ». 

  

Sources : A. Robbe-Grillet, Les Gommes, 1952 ; É. Chevillard, L’Autofictif nu sous son masque, 2021.

 

Humphrey Bogart dans Dead End (1937)


 

17 février 2022

#1

Un problème d’interprétation

Paris, mai 1871

L’heure est au déboulonnage. Si la mode vient aujourd’hui des États-Unis, le mot est bien français. On ne dit pas en anglais « to unbolt », mais « to tear down », « to topple » une statue (s’il s’agit d’un acte violent) ou simplement « to remove », en cas de mesure administrative. Le gallicisme est curieux (qui a jamais vu une statue fixée par des boulons ?), mais il a une histoire.

Une photographie montre Gustave Courbet, le 16 mai 1871, place Vendôme, juste après qu’eut été abattue la colonne. Barbichu, svelte encore, canne à la main et coiffé d’un haut de forme, il contemple la statue de César, couchée mais intacte (elle avait été préalablement descendue avec soin). Le conseil de guerre de Versailles condamna le peintre « déboulonneur », qui s’exila en Suisse, où il mourut.

Dans un Plaidoyer pour un ami mort (1883), son ami Jules Castagnary le dit innocent, sinon d’avoir créé un mot : « Déboulonner (qui n’est pas dans Littré) avait eu un succès immédiat. C’était à qui le placerait à propos. On ne savait pas bien ce qu’au fond il signifiait, mais on le trouvait original et neuf et cela suffisait. Heureux celui qui invente un mot et le voit courir sous ses yeux ! mais en cette matière comme en beaucoup d’autres, il est dangereux de réussir trop. » Le Dictionnaire d’argot moderne de Lucien Rigaud, 1888, admet déboulonner : « Enlever les plaques de métal qui recouvrent la maçonnerie de certains monuments. — Le peintre Courbet voulait seulement déboulonner la colonne Vendôme. Sa pensée, paraît-il, fut mal interprétée, et la colonne fut renversée. »