Décapitation pacifiste
Paris, 13 novembre 1933
Dans le 8e arrondissement de Paris, le square Marcel Pagnol a la particularité d’avoir deux fois changé de nom, puisqu’il fut successivement le square Laborde et le square Bergson ; et d’avoir abrité trois statues du même sujet. En effet l’actuelle statue en bronze de Paul Déroulède est la copie d’une autre, fondue par les Allemands sous l’Occupation. Mais celle-ci était elle-même une copie du monument en pierre sculpté par Paul Landowski, inauguré en 1927.
Cette première œuvre avait été mutilée en novembre 1933. L’auteur de cet acte politique revendiqué, Gérard Leretour, fondateur de la Ligue des objecteurs de conscience, prit soin de faire parvenir à la presse une photographie prise par son complice Albert Daunay, mécanicien, qui le montre, dans une pose de samouraï, barre à mine en main, à côte de l’illustre patriote décapité et amputé du bras gauche. « Les vers altiers du poète » gravés sur le socle furent recouverts d’encre.
Déroulède et Jaurès, qui s’étaient battus en duel dix ans plus tôt, étaient morts l’un et l’autre en 1914. Le premier, dans son lit le 31 janvier ; le second, assassiné le 31 juillet par Raoul Villain. Celui-ci fut acquitté par la cour d’assises de Seine en 1919 ; tandis que Leretour, qui avait attaqué une effigie, fut condamné à un an de prison. Son geste ne fut pas totalement inutile puisque, dans les répliques en bronze, le poing belliqueusement fermé du tribun de pierre original a fait place à une main ouverte. En 1939, pour échapper à la mobilisation, le militant pacifiste s’exila au Chili où il mourut, comme était mort en Suisse, un siècle plus tôt, le déboulonneur Courbet.
Source : Le Salut public, 14 et 15 novembre 1933
